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ENQUETE

La Sotra entre « grippe passagère » et colère des usagers
AIP | 24/3/2009

Actualité

La Sotra, la Société des transports abidjanais, donne, depuis quelque temps, des signes d'inquiétude, illustrés par de longues files d'attente aux quais d'embarquement et autres points de ramassage, particulièrement aux heures de pointe. Cette situation amène plus d'un usager à s'interroger sur l'état de santé de cette entreprise. L'unique transporteur urbain ivoirien connaîtrait-il une grippe passagère ou un essoufflement ?

A cette interrogation capitale, les usagers n'ont pas de réponse, sauf qu'accéder à un autobus aujourd'hui, en moins d'une heure d'attente, tiendrait, pour eux, de l'exploit, surtout pour les nombreux travailleurs des secteurs public et privé. Et ils ne se privent pas de le faire savoir en grommelant contre les dirigeants de cette entreprise publique qu'ils traitent de tous les noms.

A Koumassi, l'une des destinations les plus sollicitées de cette compagnie, et où il y a presque en permanence foule sur les quais, les usagers affirment ne pas comprendre les raisons de ces désagréments sur lesquels aucun responsable de la Sotra ne leur fournit d'explication.

Pendant ce temps, les points de ramassage et d'embarquement ne désengorgent pas. Même le réseau Express, service non subventionné par l'Etat et censé apporter du renfort, semble ne pas échapper au constat.

Les usagers obligés de réadapter leurs horaires de pointe

Face à cette situation, des travailleurs sont obligés de changer d'horaire de pointe aux arrêts d'autobus. Certains affirment même qu'ils arrivent désormais plus tôt qu'auparavant à l'arrêt pour espérer être à l'heure au travail.

« Moi, avant j'arrivais à 6H 30 à l'arrêt et, au plus tard, à 6H 45, j'avais un départ. Mais maintenant, avec l'irrégularité des bus qui prévaut ces temps-ci, je suis obligé d'arriver à l'arrêt à 6H pour être sûr d'arriver à l'heure au boulot », fait observer une Assistante comptable dans une entreprise privée de la place.

« Depuis 7H 30, je suis à l'arrêt, il est presque 8 H et il n'y a pas de bus. A cette allure, l'on se demande pourquoi l'on paie les cartes de bus Express qui nous reviennent à 25.000 francs », se plaint Christian Gbizié, cadre dans une administration publique, résident à Yopougon. Il trouve « inacceptable » le calvaire que la Sotra fait subir aux populations abidjanaises.

« Tous les bus qui passent sont chargés, donc ne peuvent prendre d'autres usagers, vous voyez ! C'est inacceptable ce que la Sotra nous fait subir ces derniers temps », s'insurge-t-il, suivi par cet autre, Célestine Dosso, Secrétaire de direction, qui impute cette situation à la fragilité des bus de marque TATA qui constituent, depuis ces dernières années, l'essentiel de la flotte de la Sotra.

« Pour moi, la Sotra a fait une mauvaise affaire en achetant ces bus qui me semblent très fragiles», justifie-t-elle, non sans lier la situation à la faiblesse des capacités d'exploitation de la compagnie qui vont s'effritant, alors qu'elles avaient atteint des piques de plus de 4.000 autobus dans les années 80.

D'autres usagers, se plaignant également du fait que les bus sont tout le temps bourrés de passagers, mettent cela sur le compte de la faible capacité de la flotte. « Tous les bus sont bourrés à craquer ; on est serré dedans et on étouffe », lance ce résident de la commune d'Abobo (banlieue-nord d'Abidjan), travaillant dans un magasin de chaussures au Plateau, accusant la Sotra de faire peu de cas de leurs conditions de transport.

Les pièces de rechange toujours…

Du côté de la Sotra, les raisons pour expliquer toute cette situation qui cause de nombreux désagréments et qui mécontente les usagers sont diverses. Un agent de cette société, qui a requis l'anonymat, relève que plusieurs autobus sont sur cale dans les dépôts, faute de pièces de rechange pour la maintenance. Un autre agent, sur le réseau Express, abondant dans le même sens, va plus loin, et dénonce le contrat d'acquisition des autocars TATA d'origine indienne.

M. Gueu impute la situation au manque de pièces de rechange, pour la maintenance, ainsi que l'inexpérience des nouveaux machinistes, facteur de fréquents accidents sur la voie, non sans mettre l'accent sur la dégradation prononcée de la voirie à Abidjan. A l'instar de toutes les autres grandes villes du pays, Yamoussoukro, la capitale politique, et Bouaké, la deuxième métropole du pays.

Autres justificatifs, les commandes de pièces engagées, depuis plusieurs mois, seraient bloquées au port d'Abidjan, à cause de problème de dédouanement et attendraient de sortir, indiquant que cet autre facteur est pour beaucoup dans la situation présente de l'entreprise qui ne peut, de ce fait, assurer de façon efficiente une programmation rationnelle du tableau de marche du parc. « En effet, sur 82 véhicules prévus pour 6 H, le 2 mars, seuls 74 ont pu être mis en circulation ce jour-là », a-t-il révélé.

A cela, il conviendrait d'ajouter la faiblesse de la voirie disponible et qui ne favorise une plus grande fluidité au niveau de la circulation ainsi que de la desserte. « A ce jour, la Sotra ne dispose que de 7 Km de voies, alors qu'il lui faut 70 pour être plus compétitif, et cela constitue l'un de leurs plus grands handicaps », fait-on observer, soulignant que le manque de sites ou voies propres, exclusivement réservés, oblige leurs engins à partager les voies avec les autres usagers.

Inexpérience des machinistes et vandalisme plombent l'activité

Last but not least ! Le vandalisme, souvent perpétré par des manifestants, surtout les élèves et étudiants, pour le moindre mouvement d'humeur, en est un autre facteur qui a contribué, depuis la réinstauration du multipartisme, en avril 1990, à saper les plans de développement de l'entreprise; le renforcement du parc étant en outre contrarié par le coût de revient de plus en plus prohibitif des engins.

Ces autobus TATA, équipés de boîte à vitesse mécanique, fait-il remarquer, tombent souvent en panne, durant leur trajet, parce que leurs machinistes, qui sont nouveaux et encore inexpérimentés, éprouvent des difficultés pour maîtriser leur engin, et provoquent également de nombreux accidents.

A ce propos, le directeur régionaql-3, à Yopougon, Albert Gueu, assure qu'au fur et à mesure, leurs prestations vont s'améliorer, d'ici quelque temps, tout en soulignant que l'entreprise est engagée désormais dans la démarche qualité. M. Gueu rétorque au grief fait sur l'option des autobus TATA qui, indique-t-il, se présente « comme la plus rentable financièrement pour son entreprise ».

Celle-ci acquerrait en effet l'autobus à 30 millions contre 160 millions à 230 millions (autobus articulé) chez Renault, et que contrairement aux idées répandues, « les autobus TATA n'ont pas de problème de résistance; ils roulent en Inde sans problème, alors que ce pays est plusieurs fois plus grand et plus peuplé que la Côte d'Ivoire », signale-t-il.

Mais, en-deçà des facteurs dynamiques soulevés et énoncés, et qui plombent l'activité de la Sotra, beaucoup se demandent pourquoi la Sotra continue toujours d'importer les pièces de rechange à l'étranger à grand frais, alors qu'elle dispose d'une unité industrielle autonome, Sotra-Industrie, il y a peu, Ateliers centraux, qui peut sur place fabriquer des pièces dites « élémentaires ».

D'autres suggèrent même que l'Etat de Côte d'Ivoire disposant d'une bonne carte d'établissements d'enseignement technique et de formation professionnelle, la Sotra pourrait, dans le cadre d'une convention ou partenariat avec le ministère de tutelle de ces centres, constituer un instrument d'appoint pour la fabrication de pièces adaptables pour les besoins de maintenance.

A ces griefs, M. Gueu réagit en relevant que leur filiale, Sotra Industrie, fabrique déjà sur place des pièces de rechange, mais ne dispose pas encore de licence pour certaines pièces, non moins indispensables à l'entreprise qui est alors obligée de les importer. Comme rejetant catégoriquement ces griefs, il fait observer que « la production industrielle de pièces suppose des débouchés pour les écouler. « Or, cela n'existe pas pour l'heure, et c'est aussi cela notre problème », déplore-t-il, tout en étant optimiste sur les perspectives qu'offre le partenariat désormais conclu avec l'Etat guinéen qui est engagé dans un ambitieux projet de transport urbain pour lequel l'expertise et l'ingénierie de la Sotra sont sollicitées.

Toutefois, ces explications du directeur régional 3 ne sont pas partagées par cet autre usager, cadre dans l'administration publique qui, tout en saluant la filialisation des départements opérationnels (Sotra-Industrie et Sotra Tourisme et Voyage), trouve cependant inappropriée la création d'un institut de formation aux métiers du transport(Institut Sotra) par la Sotra.

« Ce n'est pas sa vocation première, mais nous admettons qu'il y ait au sein de l'entreprise un centre de formation continue, comme cela s'observe dans les grandes unités commerciales et industrielles, comme partout ailleurs. Mais, il existe, en Côte d'Ivoire, des institutions chargées de cette mission. Au lieu d'engager inutilement des ressources dans un tel projet qui, du reste, est sans lendemain, l'on aurait été mieux inspiré d'envisager un élargissement des activités à d'autres grandes villes du pays, comme Yamoussoukro et Bouaké, où le besoin d'une structure de transport urbain se fait de plus en plus ressentir », réprouve-t-il.

Les usagers tiraillés entre doute, indulgence et espoir

Dans ce tumulte de révolte des usagers, certains comme Bamba Djénébou, commerçante, et résidant à Vridi, au sud d'Abidjan, souhaitent que l'on fasse preuve d'indulgence et de compréhension à l'égard de la Sotra. « Il est vrai que nous (les usagers) subissons beaucoup de désagrégements ces derniers temps, mais nous devons être plus compréhensifs et plus tolérants envers la Sotra, car depuis trois ans que je prends l'express, c'est la première fois que je vois cette société rencontrer un tel problème », plaide-t-elle.

Face à la situation, certains comme ce cadre de l'administtration, cité plus haut, suggère même que la Sotra reprenne à son compte le vieux projet de Métro, initié par l'Etat ivoirien dans les années 80, en définitive, remis pour des raisons économiques, estimant que, malgré la conjoncture actuelle, ce projet, qui est porteur, peut aboutir enfin, et il constituerait alors une réponse efficiente aux difficultés de locomotion des populations abidjanaises et de la banlieue.

A l'instar du Métro du Caire, réalisé depuis la fin des années 80, et qui était, avec le projet ivoirien piloté par l'ex-Société de transport urbain(Sotu), les deux projets spécifiques africains en la matière durant les années 80. D'après les normes édictées sur le transport urbain, une métropole d'au moins deux millions d'habitants devrait se doter d'un Métro pour assurer la desserte des usagers dans des conditions relativement mieux adaptées, sans supprimer pour autant la desserte par autobus ou PC.

Pour l'heure, des milliers d'usagers abidjanais, tiraillés entre doute et espoir (espoir d'une relance), incompréhension et indulgence, voire outrages et tolérance, continuent de s'interroger sur les capacités réelles de leur principal transporteur dans la capitale économique, quoique récemment certifiée à la norme ISO 9001, version 2000 pour la qualité de ses services de maintenance.

Par Pascal K. Kouao/ Traoré Mamadou

 

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