
Pharmacopée africaine : l'exigence de la transmission et de la vulgarisation des savoirs
Admise par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) dans le traitement des pandémies telle que le SIDA mais toujours marginalisée, la pharmacopée africaine regorge des découvertes qui restent méconnues faute de transmission et de vulgarisation de ses savoirs, ont reconnu des praticiens lors d'un colloque international tenu de mardi à jeudi à Yaoundé.
Active dans la transformation alimentaire et la commercialisation du cacao, Odette Ndzana Akomo s'est réjouie pour sa part de fabriquer, à base des pellicules de ce produit de rente, des remèdes qui servent à soigner une série de maladies allant de la sinusite au mal de dos, en passant par les hémorroïdes, la constipation ou les rhumatismes.
Membre d'un regroupement des cacaoculteurs du Sud du Cameroun, Robert II Ndongo a saisi jeudi à Yaoundé, la capitale de ce pays d'Afrique centrale, le prétexte de la première Journée nationale du cacao pour exposer un remède à base des écorces de cacaoyer, consistant à augmenter le taux d'hémoglobine dans le sang.
A l'instar de ces cas, les praticiens de la pharmacopée, en majorité anonymes, se comptent par milliers au Cameroun et ailleurs en Afrique : tradipraticiens reconnus ou simples détenteurs de savoirs ancestraux, auxquels s'ajoutent des chercheurs qui amassent des tonnes de connaissances, en voie de servir de programmes de formation dans des facultés de médecine classique.
"J'ai acquis des connaissances dans ce domaine depuis bientôt 40 ans. J'ai été auprès des guérisseurs et des scientifiques aussi. J'ai essayé de connaître toutes les plantes de mon pays, le Gabon", a témoigné à Xinhua le Pr. Jean Noël Gassita, ancien professeur de pharmacologie à la faculté de médecine de l'Université Omar Bongo à Libreville au Gabon, à la retraite.
Ce chercheur venu prendre part à Yaoundé, parmi une quatre- vingtaine d'autres participants originaires de 26 pays du monde, à la rencontre internationale sur la médecine traditionnelle, fait en effet autorité en Afrique. Il a participé à la rédaction de l'ouvrage "La pharmacopée africaine" de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), ancêtre de l'Union africaine (UA).
"Cette médecine a un poids énorme dans nos sociétés, mais c'est un domaine complexe où il ne s'agit pas tout simplement l'homme dans sa dimension physique, c'est-à-dire somatique", a guidé le Pr. Honorat Aguessy, ancien directeur national de la recherche scientifique au Bénin, qui a aussi été directeur du programme de l'enseignement supérieur et de formation des personnels de l'UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture) pour l'Afrique.
D'après l'OMS, 80% de la population en Afrique ont recours à cette médecine. "Au Cameroun, nos recherches montrent que ce taux est dépassé. Car, la médecine moderne ne se limite que dans les centres urbains", a soutenu le président de l'Association nationale des tradipraticiens du Cameroun, Baaboh Fokunang.
Au Cameroun, un décret présidentiel avait classé en 1993 la médecine traditionnelle au troisième rang du système de santé, après les services de l'administration et les hôpitaux publics.
Donc, le débat n'est pas que l'importance de la pharmacopée africaine soit remise en cause. Depuis ces dernières années, l'OMS insiste sur la fabrication de médicaments traditionnels améliorés en Afrique pour servir d'alternative au manque de médicaments venant d'Europe.
"C'est parce que vous parlez en aliéné. C'est parce que vous ne connaissez que la médecine conventionnelle que pour vous la médecine qui est pratiquée en Afrique depuis des millénaires est sans code, sans régulation. C'est ce qu'il y a de plus régulé", a défendu le Pr. Aguessy.
C'est le point de vue également défendu par Baaboh Fokunang qui informe que l'Association nationale des tradipraticiens du Cameroun compte plus 5.000 membres et elle n'ouvre pas ses portes au premier venu.
"Il y a des répertoires, mais ils ne sont pas largement diffusés. Avec la faculté de médecine (de l'Université de Yaoundé I) et l'Ecole normale supérieure, nous avons publié beaucoup de mémoires qui font partie des recherches que nous menons. Nous travaillons également avec l'IMPM (Institut national de recherche sur les plantes médicinales) depuis 1989", a noté Baaboh Fokunang.
"Toutes les plantes qui ont été étudiées sont répertoriées dans des livres écrits soit en Côte d'Ivoire, soit au Nigeria, soit au Sénégal, soit au Gabon. Ce n'est pas vulgarisé parce que ces plantes-là ne sont pas enseignées dans les facultés", a expliqué le Pr. Gassita.
Il a alors plaidé que "la pharmacopée africaine soit enseignée dans les universités, que ce soit dans les facultés de médecine ou dans les facultés de pharmacie, et même dans les facultés de sciences".
Il a à ce propos en pourparlers avec la faculté des sciences de la santé de l'université des montagnes, une institution privée camerounaise agréée par les autorités.
Par Raphaël MVOG