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DOSSIER

Esclavage et droits de l'homme dans les oeuvres de Harris MEMEL - FOTE
Professeur Séry Bailly, Président de la fondation Memel- Fotê | 26/11/2008

Actualité

N'étant ni historien ni sociologue ni juriste, pourquoi avons-nous accepté de traiter un tel sujet ? A cela nous pouvons donner deux raisons. Les droits de l'homme nous concernent tous et nous y avons personnellement consacré une partie de notre engagement social en tant que président du conseil d'administration de la LIDHO pendant plus de cinq ans. Des qu'il d'engagement pour une cause collective, chacun doit s'efforcer de se rendre disponible et de se dépasser.

Mais il s'agit aussi et surtout d'un hommage à notre aîné et maître Harris Memel-Fotê qui le mérite amplement pour son originalité, son courage et sa grande rigueur scientifique.

Prolonger la voix des maîtres et /ou élargir les voies qu'ils ont ouvertes, telles est la vocation des disciples. Le sujet ne porte pas sur la démarche de Memel- Fotê, mais les néologismes et l'organisation de la pensée employés pour bien circonscrire les différents aspects du phénomène étudié, ne peuvent être passés sous silence.

En général, lorsqu'on met deux termes face à face, comme c'est le cas avec l'esclavage et les droits de l'homme, on s'entend à ce qu'ils nouent des relations dialectiques. Comment, en effet, l'esclavage pourrait-il contribuer aux droits de l'homme ? Il n'y a pas de doute qu'il leur porte préjudice à plusieurs niveaux. Cependant, la dialectique anime toutes choses, y compris l'esclavage. Pour ne pas être une conséquence volontaire, la résistance à la pénétration coloniale ne lui est pas moins liée en partie. C'est une conséquence positive dans l'histoire des peuples africains.

Dès lors que notre approche est critique, force nous est de commencer par les conséquences négatives, les violations des droits de l'homme, avant d'examiner celles qui sont positives. Mais tout d'abord, question préjudicielle diraient les philosophes, faut-il en parler ? Pouvons-nous, en tant qu'Africains, en parler ? Si oui, pourquoi et à quelles fins ?

Quel en est l'intérêt ? Celui-ci est au moins double, subjectif et politique.

Ce passé qui n'est pas totalement révolu permet de vérifier notre sensibilité à la question des droits de l'homme aujourd'hui, de renouveler notre rapport à la souffrance des autres, nos contemporains. Il y a des pays où l'esclavage vient à peine d'être aboli, dans le dernier quart du XXème siècle, et les séquelles doivent s'y faire encore sentir. Quand les Africains rencontrent les Africains américains, nous connaissons les reproches qu'ils leur font. Sur RFI, il n'y a pas longtemps, le musicien Jacob Desvarieux parlait de l'esclavage (3-12-2007). Un autre artiste, le peintre Michel Kodjo, a jugé de son côté que les esclaves iront au ciel pour ce qu'ils ont subi. Dans son esprit sans doute, il n'incrimine que la Traite négrière et ignore l'esclavage africain.

Sur le plan politique, l'esclavage touche à la racine même de la démocratie. Comment, en effet, enraciner la démocratie quand survivent certaines mentalités aristocratiques et quand la liberté est prête à se mettre elle-même en berne ou dans les fers ? Un proverbe récent dit « chut s'achète » et l'on parle d'un billet de banque qui s'appelle « tais-toi », ce qui signifie que le silence s'achète. Si on achète, c'est qu'on vend. N'est- ce pas un esclavage pire, celui dans lequel les victimes se vendent elles-mêmes ? Quand nous déplorons les drames de l'immigration clandestine, les morts ne permettent pas de voir qu'il s'agit d'un « middle passage » dans lequel l'initiative ne releve plus des esclavagistes européens. En véritables descendants d'Apo, nos jeunes ne nagent-ils pas à la rencontre d'un nouvel esclavage ? Quel sens peut-on donner au déboulonnement de la statue célébrant la libération de l'esclavage et son remplacement par celle de Saint Jean ? Ce qui se passe avec l'Arche de Zoé n'entre t-il pas dans le paradigme de l'esclavage ? Jadis, on sauvait les âmes de la damnation, aujourd'hui on ambitionne de les tirer de la misère.

Au- delà du principe de l'égalité qui fonde toute démocratie, nos sociétés renforceront leur cohésion en travaillant à l'achèvement de la réhabilitation dont parle le maître, et en soldant les comptes du passé. Les divisions, régionales ou sociologiques, mettent en péril les nations en construction. Le mot kanga dans le dictionnaire baoulé rédigé par J.N. Loucou et Kouadio N. Jérémie, a failli coûter le prix de la recherche à cette oeuvre de très belle facture et de grande utilité. Ce sont toutes ces motivations que l'auteur résume en parlant de «réflexion moderne et contemporaine sur la dignité» (HMF, 2006 :217). Ce concept est utile aussi bien pour penser le passé que pour apprécier le présent.

Le maître ayant abordé la question des droits de l'homme dans son second ouvrage, il s'agit de rapprocher ce texte du public et davantage encore sa volumineuse thèse d'état. Cela ne rend pas forcement notre tâche plus facile en terme de synthèse, c'est-à-dire de reconditionnement et de présentation. Une réflexion sur le thème supposerait que nous puissions comparer son approche avec celles d'autres auteurs. Notre exposé a une ambition bien plus modeste.

Après avoir défini les droits de l'homme et l'esclavage, puis fait le choix d'assumer notre passé, nous examinerons les conséquences de l'esclavage lignager. L'analyse de ce phénomène historique en trois phases, possession, dépossession et repossession, nous satisfait car elle est synthétique et pédagogique.

I. Questions de définition
Les droits de l'homme paraissent plus familiers dans un environnement où beaucoup de conquêtes ont déjà été faites. Commençons par eux pour mieux percevoir ce en quoi l'esclavage est un état qui leur était totalement opposé. Cet effort est d'autant plus nécessaire que le maître a inauguré une véritable anthropologie des droits de l'homme qui les fonde en Afrique et ne les présente pas comme un emprunt conquis hors de chez nous et transplanté sur notre sol.

I.1. Droits de l'homme
Selon Memel- Fotê, «toute société humaine possède un noyau de droits de l'homme, qui lui assure son existence collective, sa dignité et la rendent apte à accueillir et à posséder de nouveaux droits » ( II, 227). Nous pouvons donc partir de ce qu'il appelle «possession» pour décrire les droits sur lesquels elle s'effectue.

Contentons nous de les énumérer comme ci-dessous. Il s'agit du droit à :
- la vie, et précisément à la vie d'être humain (alimentation, logis, vêtement, santé, communication, jeu), et donc à la dignité ;
- la famille, la fécondité, fraternité, sororité, filialité et donc au mariage avec les dépenses matrimoniales afférentes ;
- l'autonomie et à la liberté
- la solidarité et la réciprocité ;
- la participation à la vie publique pour parler, juger et diriger ;
- la terre, à la production ou au patrimoine
- l'amour, au respect et à l'intimité ;
- l'éducation, à la participation aux différents rites de passage : classes d'âge, rites de puberté de maternité et de richesse ;
- une belle mort et une bonne sépulture pour accéder à l'ancestralité.

A tous ces droits, il faut ajouter les droits spécifiques des groupes fragiles que constituent l'inviolabilité des femmes, des enfants et des vieillards, ainsi que la solidarité avec les orphelins et les veuves.

Il ne s'agit pas de construire l'image d'une Afrique idyllique car ces droits sont limités et centrés sur les hommes (le maître dit « andocrocentriste ») et sur les aînés. C'est donc l'accès relatif à ces droits qui constitue le procès de «dignification» pour parler comme l'homme de Mopoyem. Les droits ainsi définis, nous voyons qu'en ce domaine l'Afrique n'est pas une table rase et nous n'avons plus à nous accrocher à l'histoire des droits de l'homme centrés sur l'Occident et qui la présente en trois générations, civils, politique et culturels. Ces droits n'ont pas besoin d'être théorisés ni proclamés pour exister dans les sociétés lignagères, au contraire des sociétés de l'écriture ou de pouvoir centralisé (cas de la charte du Manden qui proclame l'égalité au 13ème siècle).

I.2. Esclavage
Ce que Memel- Fotê appelle alors «esclavitude», état de celui qui est esclave, est tout le contraire de la possession des droits de l'homme. S'il lui est possible d'accéder à certains des biens ou avantages énumérés ci-dessus, l'esclave ne peut aller jusqu'au bout de ses capacités. Il n'a pas les mêmes opportunités que les autres. Les droits les plus fondamentaux comme celui de la sécurité physique lui sont déniés. L'anthropologue des droits de l'homme appelle ce procès de dépossession «dédignification».

L'esclavage est distinct de la captivité (pour raison de guerre ou de gage) et se manifeste par la radicalité de la dépossession et de l'exploitation. D'un point de vue philosophique ou métaphorique, Memel-Fotê peut admettre qu'on l'assimile à toutes les formes de servitude (dépendance économique, hiérarchie matrimoniale, assujettissement colonial, clientélisme, servage, salariat) mais l'homme de science en lui s'y refuse. Certaines de ces assimilations permettent de nier l'existence du phénomène en Afrique lignagère ou d'en faire un «presque rien». Or, il nous faut assumer notre passé, tout notre passé.

II. Assumer le passé
Ne pas parler de l'esclavage et l'escamoter signifierait quoi ? être capable d'en parler dirait quoi sur le statut actuel de nos rapports sociaux ? Il vaux mieux, pour notre salut, de nous détourner de l'idéologie pour nous tourner vers la science, afin de donner une chance à la dialectique et à la liberté.

II.1. la voie de l'idéologie
Si l'esclavage été un phénomène universel, pourquoi en avoir honte ? Nous ne sommes ni meilleurs ni pires que les autres. Chaque société a eu et a ses formes de cruauté. Si notre honte et notre silence résultent de notre désapprobation, autant le dire pour en avoir le crédit. Le camouflage volontaire serait encore plus coupable. Nous sérions complices des cruautés commises jadis et de celles qui en poursuivraient la tradition.

L'idéologie nationaliste elle aussi nous a conduits de manière involontaire à ruser avec l'histoire ou à nous tromper sur elle. Senghor, Nkrumah et leurs descendants nous ont convaincus de ce que nous n'avions que des captifs de case, un esclavage domestique et humain. Pour donner une base au communalisme ou au socialisme africain, ils ne pouvaient les associer à l'esclavage. Même le témoignage d'un esclave comme O. Equiano a conforté cette thèse de l'esclavage bienveillant. Enseignant moi-même la civilisation africaine à mes étudiants de première année, j'ai eu à célébrer comme objet de satisfaction sinon de fierté, la participation du Grand Farba à la désignation du roi dans l'un des groupes ethnoculturels du Sénégal et l'intérim servile pendant l'inter-règne en pays Agni Ndenyan (C. H. Perrot).

Les colonisateurs, impliqués dans le même procès de négation, avaient d'autres motivations. Il leur fallait distinguer l'esclavage africain de la traite et se présenter à la fois comme protecteurs des Africains victimes et alliés des élites qui s'y adonnaient. Ils ne voulaient pas admettre non plus que leurs abolitions successives ne fussent pas appliquées.

Si nous n'admettons pas les cruautés de nos pères, comment dénoncer les violations actuelles ? Quelle crédibilité nos discours de protestation et de libération auront-ils ? si nous ne pouvons changer le passé, autant le connaître avec rigueur pour changer le présent et l'avenir avec courage et méthode.

II.2. La voie de la science
Celui qui contrôle passé, contrôle le futur, dit l'écrivain anglais G. Orwell. Ce qui compte ce n'est pas l'indignation mais l'effort pour comprendre afin que des choses semblables ne se reproduisent pas, que des logiques pareilles ne soient pas reconduites. Mieux vaut le courage qui permet de se soumettre à la science plutôt que l'idéologie qui finit par se retourner contre les victimes qui y recourent.

L'hommage à Memel-Fotê va ainsi au delà de sa démarche scientifique, de la précision de sa langue et de son souci pédagogique qui l'amène à tout définir, pour porter sur son énonciation. C'est dans celle-ci que se manifeste sa distance critique. En effet, quand il parle du sort des victimes, il utilise les mots drame et passion. Il se place du côté de ceux qu'il appelle les progressistes contre les conservateurs. Il fait la promotion de l'«esprit de vérité» (2006 : 219) pour une «révolution morale» (2006 : 218) , un choix qui a pour but de «construire une autre image du passé dans une nouvelle image du présent» (2006 : 219).

Nos ancêtres eux-mêmes n'étaient pas fiers de leurs actions puisqu'ils employaient diverses modalités pour cacher leur jeu : clandestinité, silence, couvert de la nuit, drogue, sepow, idéologie, ruse. Il ne s'agit donc pas de partager leur mauvaise conscience mais d'être des héritiers conscients de leur devoir de réhabilitation et de réparation. Notre attitude subjective ne peut rien faire contre les données objectives mises au jour par la recherche, historiodictie (tradition orale) ou historiographie. Que nous dit donc la science sur les réalités de l'esclavage ?

III. L'esclavage et la dépossession des droits de l'homme
La dépossession se présente en trois phases, antécédents, constitution et fonctionnement, selon des modalités et des moyens propres à chacune d'elles. Si la dépossession est permanente, radicale ou absolue, la violation d'un droit parait ponctuelle, même si elle peut se prolonger pour une certaine durée.

Les antécédents renvoient aux pratiques qui précèdent l'esclavage et y conduisent. Ainsi les droits de l'homme étaient-ils perdus par excommunication lignagère ou isolement, par captivité militaire, ou par mise à mort, pour diverses transgressions ou pour cause de maladie ou pour raison politique eugéniste. La guerre était la première pourvoyeuse d'esclaves avant que des besoins économiques n'instaurent la commercialisation.

La constitution fait de l'esclave un objet qu'on peut acheter et dont on prend possession sur un mode pacifique (ruse) ou violent. Le prix varie en fonction du sexe (contexte eugéniste, patrilinéaire ou matrilinéaire), de l'âge (enfants et vieillards coûtent moins cher) et de la période, c'est-à-dire de la loi de l'offre et de la demande (guerre samorienne et baisse des prix).
Selon les chiffres fournis par Memel-Fotê, la proportion d'esclaves dans la population durant l'année 1904 était la suivante :
- 2.5 à 5 %( Odjukru)
- 5 à 9 %( Alladian) pour 45% à Emokwa ancien nom de Jacqueville
- 9 à 22 % (Neyo).

Une fois l'acquisition faite, la phase de fonctionnement débute par des rituels d'annexion servant à la confirmer ou à la consolider : rasage, administration de la médecine d'oubli du pays natal, crachat de jus de cola sur la figure, lavage de figure à l'eau de mer puis gifle, remise d'un pagne neuf et d'une machette. Il s'agit de perdre un ancien statut pour se soumettre à un nouveau et à l'intérioriser. Le fonctionnement proprement dit concerne alors tous les domaines de la vie que nous pouvons regrouper à trois niveaux, économique, social et politique, où l'esclave est à la fois privé de droits et instrumentalisé. Memel-Fotê parle d'un «système totalitaire» qui implique toutes les sphères, tous les esclaves, sauf quelques exceptions, et prend toutes les formes (HMF, 2007).

Au niveau économique, l'esclave est privé du droit à la propriété de la terre. Il est aussi soumis à une exploitation féroce soit dans l'agriculture (travaux champêtres avec les femmes et les cadets sociaux) soit dans l'industrie (production de sel et d'huile), et dans le commerce (transport de marchandises importées).

Au niveau social, il est privé du droit à la vie (sacrifié pour des raisons religieuses ou d'alliance), à la vie de famille (collage (deux esclaves) ou contubernie (esclavage et libre), absence de dépenses matrimoniales), à la procréation (stérilisation pour eugénisme), à la nourriture de qualité ou en quantité suffisante (manioc associé à la disette et non noble comme le riz, (la thèse mentionne un esclave qui a été tué par son maître Gnéba Gbeugré pour avoir mangé avant lui), à la santé, à un nom ( il porte celui du maître : «anthroponymie servile»), aux différents rites de passage (initiation refusée ou incomplète), à la belle mort comme une inhumation digne qui donne accès à l'ancestralité (enterrés loin des autres sur des îles, ou de façon superficielle pour ne pas corrompre la terre, absence de rites funéraires). Entre le sacrifice des hommes qui est sanglant et celui des femmes qui ne l'est pas (pendaison, inhumation vive, poison) la cruauté ne change pas de nature.

Dans ce procès de «réification absolue», l'esclave est instrumentalisé pour la reproduction, pour la glorification des maîtres (oblation ostentatoire (don) par respect, amitié ou affection ; immolation ostentatoire à l'occasion par exemple de la sortie d'un orchestre d'olifants ; co-inhumation pour accompagner). Il n'a pas droit à la reconnaissance sociale.

Au niveau politique, on note aussi les privations et l'instrumentalisation : pas de droit à la parole (parce que non initié ou pour initiation limitée) et donc pas de droit à la direction de la société». L'esclave, même rédimé, ne peut évidemment diriger, sauf dans des cas rares. Lorsque l'ancien esclave Misê de Dibrm a demandé la permission de faire son Angbandji (fête de la richesse) et qu'il a perdu la vue, les hommes libres ont estimé que c'était une juste sanction.

L'esclave fait les guerres des autres pour préserver leur liberté, cette liberté dont ils le privent. Dans the healers, roman historique du ghanéen Ayi Kwei Armah, lorsque les résistants à la conquête coloniale sollicitent les esclaves pour combattre les Britanniques qui avançaient sur Kumasi, ceux-ci ont estimé qu'ils n'avaient aucune raison de collaborer avec eux. être esclave des Européens ou des Ashanti, cela ne faisait aucune différence pour eux. Leur réaction montre la nécessité d'une mutation sociale qui dépendra à la fois des maîtres et des victimes elles-mêmes.

IV. Esclavage, résistances et repossession
L'expression «déchéance salutaire» peut surprendre. Elle évoque des personnes qui ont été vendues au lieu d'être mises à mort. La disparition radicale n'est-elle pas pire que l'aliénation absolue ? Il ne s'agit pas de légitimer l'esclavage mais de montrer qu'il a eu des effets induits non désirés, comme d'ailleurs la colonisation à laquelle se sont opposé les élites qu'elle a produites. Memel-Fotê distingue une modalité objective (rédemption par les maîtres) de celle qui est subjective (actions des esclaves eux-mêmes) et qui a survécu à l'institution de l'esclavage.

IV.1 La rédemption
Des esclaves ont pu être sauvés de la mort grâce à leur beauté (Guédé Titiku, Akmêldj Tapé, Manu de Morié) et aux implorations de femmes qui, en général, ont demandé qu'ils soient épargnés. D'autres ont été libérés à cause de leurs dons (Guédé Titiku : médecine ; Dagui Seri : religion, protection de Zokou Gbeuly), leur talent (Chonutwo le batteur et danseur de Morié), leur courage (Kwadio Traziê et Gnagne Kaku, tous les deux, grands chasseurs ayant appartenu l'un à Kwadio Tobo en pays Gban et l'autre à Okrou Gnagne en pays odjukru) ou de leur compétence en matière économique ou technique (Banga, agent d'échange du village d'Odjè en pays Abbey, Kaffu Blè, grand cultivateur en pays Bété). Certains ont ainsi pu accéder à des statuts honorables et exercer des fonctions importantes. Tel fut le cas de Guédé Titiku qui finit par devenir chef de village à la mort de son ancien maître (Gbassi). Ainsi Kaffu Blé est devenu riche héritier de Logbo Kaffu de Tapéguhè (Daloa).

V. Esclavage et résistance
On peut distinguer les cas de contestation des actes de révolte. L'anthropologue évoque les trois formes de la repossession et de la réhabilitation de la manière suivante : «la résurrection des droits dans la résistance à toutes les modalités de déshumanisation, la contestation autant individuelle que collective de la société despotique et la participation aux luttes pour inventer la société décolonisée et sans maître. » (II, 221)

Quelques épisodes peuvent illustrer ces efforts de repossession des droits de l'homme. Après des combats victorieux auxquels ils ont contribué, les maîtres ont célébré une fête sans leurs esclaves. Ces derniers, conscients de leur rôle dans la victoire militaire, ont immolé deux boeufs pour euxmêmes.

Ils exercèrent ainsi leur droit à la reconnaissance ou manifestaient leur désir de reconnaissance. Une révolte d'esclaves a entraîné la mort par le feu d'Evi-Essé du village de Mbériê. Un maître qui aimait être porté au dos par son esclave a péri lui aussi dans le feu quand ce dernier s'y est précipité avec lui. La contestation se manifestait aussi par les vols (vivriers, vin de palme, gibier, poisson), les fuites, les suicides, les adultères. Un village, celui de Buico, près de Fresco, a même pris son indépendance par rapport à ses maîtres.

V.1. Résistance et anti-impérialisme
Avec l'esclavage et l'économie qui l'a accompagnée et lui a succédé, une classe de compradore est apparue. Ces personnes riches appelées Brembi (Akan), Lekagnoa (Neyo, Bété) ou Viévi (Abbey), ont acquis un statut et des habitudes dans l'exercice de l'autorité. On peut citer comme exemples de ces riches : Bera Bi Trie de Duonefla (45 esclaves), Fua Bi Ballo (80), Zokou Gbeuly de Lobia (10), Lao Bi Tro (90), Mme Kugo Liadjarane (1 pour son mari).

En pays Odjukru les nommés Otch Yebi Adangba, Mbwa et Obu étaient surnommés les «hommes riches aux soixante esclaves» (670, thèse). Chez les Alladian, Adjé Bonny était le «riche aux trois hameaux d'esclaves» (lbid). Ces riches contrôlaient les voies de communication et de commercialisation. Ils disposaient de biens divers, de porteurs, d'armes et de munitions.
Ce sont ces nouvelles élites qui refuseront la soumission coloniale et se dresseront sur le chemin des nouveaux conquérants. Ils ne souhaitaient pas que soient compromis leurs intérêts économiques, remise en question leur autorité sur leur territoire. Ce qui compte dans cette nouvelle conjoncture historique, ce n'est plus leur implication dans l'esclavage ou leur cruauté, mais leur opposition à la colonisation.

Tel fut le cas de figures historiques comme Adjé Bonny dans la région Alladian. Gnéba Gbeugré (pays Neyo), compradore mais qui voulait l'installation d'une factorerie plutôt que le système de crédit et qui n'appréciait pas l'autoritarisme colonial, fut combattu. A son propos, Memel-Fotê parle d'un unificateur, de patriotisme et «d'esprit d'indépendance». Il sera déposé en 1898 par l'administration coloniale. Son rival Djéné Zago sut alors gagner la sympathie des Français pour asseoir son autorité à lui. Selon les termes de Georges Thomann, il a été nommé «chef principal du cercle, roi du pays». Comment le vaillant Samory lui-même aurait il pu émerger et résister sans ce système esclavagiste ? N'est-ce pas ainsi qu'il maintint son approvisionnement en armes et en munitions ?

Après victoire de la colonisation, l'élite frustrée, les anciens esclaves et leurs descendants, ont joint leurs forces dans la lutte nationaliste. En échappant au système esclavagiste, ils avaient fui vers les nouvelles institutions créées par le colonisateur (école, armée, administration) et ont éprouvé naturellement le désir d'achever leur réhabilitation dans un monde différent de l'ancien.

Conclusion
L'étude du maître Harris Memel-Fotê a abordé tous les aspects de l'esclavage lignager. La dimension philosophique l'a conduit à se frotter avec Confucius et surtout Aristote. La dimension économique l'a mené vers Karl Marx quand au niveau idéologique, il a eu à croiser le fer avec tous ceux qui ont voulu cacher ce phénomène historique et en faire un «presque rien».

Il nous faut retenir que la réhabilitation n'est pas achevée et que la lutte doit donc continuer entre les conservateurs et les progressistes. Des négriers d'hier à ceux d'aujourd'hui, il y a une continuité qui justifie qu'il y en est une entre les marronnages d'hier et les luttes de libération d'aujourd'hui. Les séquelles de l'esclavage doivent être effacées dans la conscience des peuples en éradiquant les survivances idéologiques qui veulent faire croire que les descendants d'esclaves ont hérité de certains traits de leurs ancêtres (corrupteur d'identité, producteur de bâtardise sociale, source de régression morale).

La tradition de dépossession doit être combattue pour enraciner les droits et la démocratie afin d'inventer de nouveaux droits pour de nouvelles sociétés de prospérité, de solidarité et de démocratie. Si les combats pour le changement se mènent au niveau politique, force est de reconnaître qu'ils ont lieu aussi sur les terrains économique et intellectuel.

C'est cela que Memel-Fotê nous montre avec son oeuvre et c'est la raison pour laquelle nous ne cesserons pas de lui rendre hommage.

 

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