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Reportage

La procédure de déguerpissement du camp fonctionnaire d'Adjamé est irréversible
AIP  [ 23/3/2007 ]


Une vue d'Adjamé

Depuis plusieurs années, un groupe d'habitants du camp fonctionnaire d'Adjamé mène une bataille en vue de devenir propriétaires de leurs logements. Mais ce combat semble avoir définitivement tourné en faveur d'un nouvel acquéreur, la société SOMACO dirigée par un opérateur économique d'origine libanaise.

Selon une source proche du ministère de la Construction et de l'Urbanisme, le déguerpissement du camp fonctionnaire d'Adjamé est un acquis, dans la mesure où cela participe du vaste programme d'assainissement de la capitale économique initié depuis un moment. Cette source indique que la convention de cession a été signée, à cet effet, par les autorités ministérielles et la société SOMACO, ajoutant que cela répond au souci pour l'Etat de moderniser certains espaces dont le site de l'actuel Camp fonctionnaire. Bientôt prendra forme un centre commercial sur ce site que les locataires ne sont pas prêts à abandonner.

"S'y opposer, c'est donc s'opposer à la loi", expliquent au ministère, en soulignant que l'opération de déguerpissement est l'œuvre de l'Etat lui-même et non d'un quelconque particulier.

Depuis lors, la peur du lendemain, qui ne chante pas, a gagné les habitants de ce camp, et la joie, naguère si bruyante dans cette portion d'Adjamé, l'un des quartiers populaires d'Abidjan, fait peu à peu place à la tristesse, à l'angoisse.

Le porte-parole du camp, Gbedia Gbaka, et tous ses amis de quartier assis en groupe, l'air interrogateur, dévissent ce lundi 19 mars. Une fois encore, ils viennent d'essuyer une descente musclée des "hommes de main" de Haïdar, un opérateur économique libanais, qui vient d'acquérir le site qu'ils habitent depuis plusieurs décennies.

"Depuis que ce monsieur pense avoir acquis cet espace, il ne se passe pas de nuit sans que ses éléments ne viennent troubler notre sommeil", raconte Gbedia Gbaka, assis dans une arrière-cour en compagnie de certains membres de son bureau de crise.

Le camp fonctionnaire d'Adjamé est un ensemble d'appartements de style colonial, aujourd'hui presque avalé par l'agrandissement vertigineux du grand marché de la commune. Il abrite quelque 38 familles. Autrefois, ce camp accueillait des fonctionnaires et agents de l'Etat, notamment des policiers dont certains, aujourd'hui, sont soit décédés, soit admis à faire valoir leur droit à la retraite.

Depuis 1992, les locataires, réunis au sein d'un comité, avaient sollicité l'acquisition de ces maisons. Toute chose qui avait rencontré l'accord de principe du président de la République d'alors, feu Félix Houphouët-Boigny, qui n'a malheureusement pu concrétiser ce projet. Dès lors, l'opération de rétrocession a connu plusieurs péripéties, jusqu'à l'entrée en scène de la société SOMACO, nouvel acquéreur des lieux.

Ainsi après la mort du président Houphouët-Boigny, les résidents ont été informés que la future voie triomphale obligeait les autorités à détruire leur quartier. Face à leur mécontentement, le président Henri Konan Bédié a fait arrêter le projet.

Le pouvoir militaire du CNSP (comité national pour le salut public), à son tour, prend connaissance du dossier et promet de répondre favorablement à la demande des résidents. Mais, après dix mois passé à la tête du pays, feu le Général Robert Guéi n'a pu apporter aucune solution à cette doléance des habitants.

Arrive alors l'actuel locataire du Palais présidentiel, le président Laurent Gbagbo. Après une bruyante manifestation non loin de sa résidence, il reçoit le comité des résidents du camp fonctionnaire d'Adjamé et promet de se pencher sur cette question.

Ce dénouement attendu ne viendra jamais puisqu'aux dernières nouvelles, la SOMACO a définitivement acquis le site du camp fonctionnaire, renvoyant aux calendres grecques le souhait des résidents.

Cette structure entend construire sur ce site un centre commercial et des habitations au profit des locataires déguerpis.

"Pas question", rétorquent ces derniers qui estiment que la priorité demeure la rétrocession des habitations. Ils ne veulent pas entendre parler de la destruction de ces maisons au profit d'autres bâtiments.

"Il est impensable qu'un opérateur économique pousse 38 familles à la rue. Ne peut-on pas lui trouver un autre terrain ?", ne cesse de s'interroger le porte-parole des habitants, très irrité.

"Il faut laisser la procédure d'acquisition engagée par les locataires aller jusqu'au bout, d'autant plus qu'aucun obstacle véritable ne semblait la contrarier", soutient Mme Abbé Eugénie, une autre locataire.

"Nous payons depuis longtemps nos impôts et l'Etat ne peut pas dire qu'il ne nous connaît pas", renchérit un autre.

Tous, pourtant ne partagent pas la même façon de voir les choses que le président du comité de crise et son groupe. C'est le cas du président du comité des résidents, M. Tétchi Raymond, joint au téléphone.

"Nous avons signé une convention avec un opérateur économique qui s'engage à nous reloger… Il dispose de toutes les garanties pour concrétiser les termes de l'accord et je ne comprends pas pourquoi certains s'agitent", explique-t-il.

M. Gbedia Gbaka et son groupe, eux, ne veulent pas entendre parler de la convention qu'ils considèrent comme la manifestation de la volonté de l'autre camp d'user de faux pour exproprier les pauvres victimes qu'ils sont.

"Cette convention est une arnaque, c'est du faux et nous nous y opposerons par tous les moyens", annonce M. Gbedia, dénonçant au passage l'irrégularité de l'assemblée générale qui a donné mandat à M. Tétchi pour signer ladite convention.

"Sur la liste de présence de cette AG (assemblée générale), figurent des noms de personnes décédées et plusieurs signatures ont été purement et simplement imitées", révèle-t-il.

Pour l'heure, le comité de crise des locataires du camp fonctionnaire d'Adjamé est à la recherche d'une stratégie "idoine" qui pourrait contraindre la société SOMACO à renoncer aux travaux et "surtout à protéger les résidents des incursions fréquentes des loubards", des invités surprise du conflit.

Reportage de Sylvain Olympio Gonéty

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