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La vraie question
(Lettre ouverte aux Ivoiriens)

Par Léandre Sahiri

La Côte d'Ivoire vit depuis plus de trois ans, la plus grave crise de son histoire. Trois ans de souffrances, c'est trop. Le temps est venu de mettre bas nos orgueils, nos sensibleries, nos susceptibilités, nos masques... L'heure a sonné de situer les responsabilités des uns, des unes et des autres, en vue de sortir de l'impasse et aller de l'avant.

Léandre Sahiri
Léandre Sahiri

C'est dans cet objectif que je voudrais ici soumettre à votre jugement et à votre bon sens, certains faits d'actualité et certaines questions préoccupantes, en vous proposant à lire, avec une bienveillante attention, sans vous énerver, sans a priori ni parti pris, avec honnêteté et courage, jusqu'au bout, le texte ci-dessous que tous les journaux du pays, de droite comme de gauche, sont invités à publier. Après tout, c'est la vérité qui compte. Nous avons besoin de vérité. N'ayons pas peur de nous dire la vérité à nous-même ; n'ayons pas peur de dire la vérité aux autres.

Contrairement à ce que pourront prétendre certains, je ne cherche pas à recevoir des richesses, ni à acquérir une notoriété. Ce qui m'intéresse ici, c'est partager avec vous quelques idées, c'est de dire tout haut, sans peur, ce que je crois qu'il est bon et utile de dire, dans le but de faire le plus de vérité possible ; car, ce qui tend à faire de la vérité favorise le progrès, permet de réaliser tous les progrès.

Je m'exprime ici, en toute liberté et en toute quiétude, parce que, dans une interview accordée au journaliste Albert Bourgui, le président Laurent Gbagbo a affirmé : « Je commence à comprendre pourquoi le pouvoir rend fou. J'espère que cela ne m'arrivera pas. Mais, si tel devrait être le cas, je compte sur mes parents et mes amis pour me le faire savoir, pour me ramener sur terre » (Jeune Afrique, n° 2078, nov. 2000).

De l'état de droit

Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire demeure divisée, coupée en deux, du fait de la rébellion basée au Nord du pays. En conséquence, cette grande région, occupée par les rebelles et dite « zone sous contrôle des forces nouvelles », est pratiquement inaccessible à des millions d'Ivoiriens, même originaires du Nord. Les populations y sont, bon gré mal gré, prises en otage. Certaines activités ne peuvent pas s'y dérouler normalement. Ceux qui y avaient des biens mobiliers et immobiliers ont tout perdu ; déplacés de guerre (DG), exilés ou étrangers dans leur propre pays, ils vivent dans les campements, villages, villes et bidonvilles de l'autre moitié du pays dite « zone gouvernementale », tant bien que mal, grâce aux aides ou assistances publiques et privées, grâce à la générosité de ceux ou celles qui ont encore leurs cœurs dans leurs poitrines. Certes, tout cela est absolument agaçant, insupportable.

Et, voulant exprimer leur ras-le bol, face à cette situation qui n'a que trop duré, des patriotes, du moins des gens prétendus tels, nous forçant à considérer la réconciliation, les libertés et les droits comme de vains mots, empêchent leurs compatriotes des autres partis politiques de se réunir et de manifester en « zone gouvernementale ». Ainsi, se trouvent consacrées l'impossible cohabitation et la partition effective de la Côte d'Ivoire comme deux camps ennemis où la sagesse commande de se regarder en chiens de faïence, du moins comme deux Etats de fait où un habitant de l'Etat Alpha n'a plus de droit (même pas de réunir, même pas d'exister) dans l'Etat Bêta, ou vice versa. Franchement, c'est à se demander si l'on est dans un pays de droit ou de non droit.

On se dit en « république démocratique », on se dit « démocrate » et on ne concède pas aux autres leur différence, alors que, comme Martin Gray a pu écrire dans son nouveau livre, « la différence seule est source de vie », alors que les différences d'opinions ne devraient jamais susciter d'hostilité, ni d'agressivité, mais enrichir les débats et nous enrichir nous-mêmes, alors que Gandhi nous recommande d'avoir, pour ceux qui ne partagent pas nos opinions, l'affection que nous nourrissons pour les êtres qui nous sont les plus proches et les plus chers ; on ne reconnaît pas aux autres la liberté de penser ce qu'ils pensent, de dire ce qu'ils disent ; on n'accepte pas d'être critiqué, alors que la critique ne procède pas forcément, ni toujours, d'une intention malveillante, alors que les critiques et les observations sur une idée, sur une décision ne procèdent pas à tous les coups d'un esprit chagrin, mais permettent, en révélant les failles, les défauts, les faiblesses, les errements, les insuffisances d'un système, d'en améliorer les rouages, les structures et l'organisation, alors que pouvoir critiquer librement témoigne de l'existence et de la réalité des droits et libertés des citoyens dans un pays, alors que s'en prendre aux défauts d'un être humain ou d'une institution garantit son existence et témoigne de l'intérêt qu'on lui porte ; on insulte au lieu de porter la contradiction ; on use de violence pour parvenir à ses fins et dans cet esprit, on préfère le raccourci de la rébellion et des armes à la voie du dialogue et des urnes, ignorant que les succès remportés par la violence et dans le sang ont toujours été de courte durée et ont toujours engendré un redoublement de violence, car : la violence appelle la violence, la violence est suicide ; on déchire les journaux, à droite comme à gauche ; on brûle les sièges et autres locaux de presse, ainsi que les structures de distribution et de vente des journaux ; on impose ou on supprime des émissions selon les humeurs, intérêts et préoccupations du moment ; on suspend des radios, sans se soucier qu'on prive les citoyens de leur droit à l'information, sans s'inquiéter de les infantiliser, c'est-à-dire de les juger, inaptes au discernement, incapables de faire la part des choses, de voir où se trouve la vérité dans les informations diffusées; on séquestre et on torture des journalistes.

Ces actes déplorables posent, chez nous, le problème des relations entre les militants et les leaders politiques. En général, nos leaders politiques prennent les militants pour du bétail électoral lors des scrutins. En dehors des périodes électorales, donc en temps ordinaires, les militants sont vus et utilisés ni plus ni moins que comme des bêtes humaines, c'est à dire des êtres humains dominés par leurs instincts et manquant d'intelligence, de jugement, comme des individus aptes uniquement à suivre, tels des moutons, ce que pensent ou disent leurs chefs souvent dits charismatiques, à tort ou à raison. En conséquence, les militants sont exclus de toute décision politique, et donc, ne connaissent pas, ne comprennent pas, ne contrôlent pas les desseins, les prétentions, les « politiques » des dirigeants. Alors que, ailleurs, dans d'autres pays, les militants de base sont associés à des prises de décision, conviés à des colloques, à des séminaires, à des «universités d'été », en vue de leur formation à l'exercice de la citoyenneté.

Il faut aussi déplorer le fait que, chez nous, la plupart des militants sont analphabètes, et en tant que tels, intériorisent leur infériorité et leur ignorance, acceptent d'être infantilisés, voire animalisés. Ils acceptent leur situation de misère comme une fatalité qui les réduit à vivre éternellement dans l'ombre et à la solde des dirigeants. Et dès lors, dans les partis politiques, les militants limitent leurs rôles et leurs activités de militants, tels des bêtes de somme, à exécuter tout bêtement de sales besognes, à porter fièrement les cannes, les fardeaux et les péchés des dirigeants, à être les porte-voix des leaders pour diffuser leurs idéaux dont, très souvent, ils ignorent l'esprit et la lettre, pour défendre, becs et ongles, des idioties. Ainsi, analphabètes, ignorants, ces militants s'impliquent résolument, du moins irrésistiblement, sinon instinctivement, c'est à dire sans jugement, ni raison, dans des actions horribles, dans des manifestations violentes, dans des actes de vandalisme sans nom, qui défient tout entendement et toute civilité : destruction ou subtilisation des urnes, boycottages d'élection, casses, pillages, vols, assassinats, meurtres, viols, etc.

Et, le comble, c'est que, au moment où les militants se livrent à de tels actes, pendant qu'ils s'adonnent, corps et âmes, à ces barbaries et autres crimes crapuleux, les dirigeants des partis, eux, sont sous haute garde ou se la coulent douce dans leurs châteaux ou dans les palaces de la place ou à l'étranger avec leurs femmes, leurs enfants et autres proches. Et pire encore, les dirigeants dînent avec leurs adversaires, pendant que les militants s'entredéchirent ou s'entretuent.

C'est l'occasion de dire qu'un militant n'est pas un militaire, ni un milicien. Un militant ne doit pas se comporter comme un brigand, ni comme un délinquant, ni comme un bandit, ni comme un chien de garde... Un militant, digne de ce nom, doit toujours se demander si la manifestation, le vote, le boycottage, la guerre dans lesquels les leaders l'engagent ne sont pas plus dommageables qu'utiles, et s'il y a un intérêt réel…

En ce qui concerne les journalistes, il faut relever qu'eux-mêmes, ils ne font pas honneur à leur métier. En effet, au nom de la liberté de presse qu'accorde la République, et en mal de gestion de cette liberté, et sous prétexte d'exiger des gouvernants une « parfaite honnêteté », ils prennent un malin plaisir à dénigrer, intoxiquer, désinformer, propager tous les jours, sans pudeur, des contrevérités à fendre les cœurs, à rendre leurs journaux insipides, à entretenir le phénomène des rumeurs et de la « titrologie ». Ils s'ingénient chaque jour à créer des événements grotesques à partir d'un vulgaire fait divers ou d'une banale plaisanterie de salon. En fait, nos journalistes donnent l'impression qu'ils n'ont pas une conscience claire et nette de leur métier et de leur mission, des causes qu'ils servent… Pourvu que les leaders politiques ou nos financiers qu'on ne critique certainement pas, ceux-ci étant des démiurges, des « dieux » sur terre, des êtres infaillibles, soient satisfaits !

En tout cas, comme qui dirait, « les journalistes ivoiriens, c'est les enfants s'amusent, rien de sérieux ». D'un côté comme de l'autre. Avec ce qu'ils écrivent, ce qu'ils diffusent, on ne construit pas l'avenir d'un pays. On accumule encore plus de retard sur les autres qui, eux, avancent, en mettant leurs énergies et leurs intelligences dans la création et dans la production pour nous rendre la vie plus agréable et moins pénible. Et ce qui fait encore plus mal, c'est que nous sommes des millions, d'un côté comme de l'autre, à nous délecter de ces conneries, du moins ces âneries, tout simplement parce que nous sommes des ânes et nous préférons le foin à l'or.

Certains journalistes se convainquent même que leur bonheur, n'est que d'être utilisé par les politiques pour écrire n'importe quoi, n'est que d'être le feu que les autres utilisent pour cuire leurs aliments, pour brûler les maisons, pour incendier les forêts, pour incinérer les corps de leurs parents… Et là, j'ai pitié ! Surtout de ceux qui, parmi les hommes et femmes de presse, auraient fait des études sérieuses et qui sont fiers de ce qu'ils ou elles écrivent, alors même qu'ils ou elles savent que ce n'est pas ça qui va amener la paix au pays, n'est-ce pas ?

On ne sait au nom de quelle morale, ni sur l'ordre de qui, ni pour quels péchés, des gens dignes de respect, même des corps habillés, sont interpellés, calomniés, sauvagement roués de coups, froidement abattus, au mépris des règles élémentaires de l'Etat de droit, sans que la hiérarchie et les autorités n'osent lever le petit doigt, sans que les organisations de défense des droits de l'homme se manifestent. Tout juste, on se contente de s'indigner, bien entendu, parce que « l'émotion est nègre » (Senghor) et parce qu'on est plus ou moins complice ou commanditaire.

Qui pis est, des femmes sont éventrées, des enfants égorgés ou égorgeurs, des jeunes gens et jeunes filles sont mutilés ou mutileurs, violés ou violeurs, comme si le droit à la vie n'a plus aucun sens chez nous, comme s'il n'existait pas de tribunaux, ni de magistrats, ni de forces de l'ordre comme si chacun devrait désormais se faire lui-même justice. Et là, c'est à la jungle comme à la jungle, et tant pis pour les faibles et les petits, comme si l'état de droit dont nous avons eu tous rêvé n'était plus aujourd'hui qu'une vue de l'esprit…

Les gendarmes et les policiers qui sont formés, armés et payés pour notre défense et notre sécurité, et qui devraient avoir redoublé de vigilance, surtout après les précédentes attaques-surprises de Duékoué et Guitrozon, se font surprendre par des assaillants qu'ils n'arrivent même pas à identifier, ni à éliminer ; bien au contraire, nos gendarmes et policiers sont tués, froidement tués, égorgés comme des poulets et des moutons de tabaski : étaient-ils en alerte ou à la raquette, qui saurait le dire ? Toujours est-il que les forces de sécurité n'assurent pas notre sécurité, les forces de défense ne nous défendent pas. Et alors, s'accroît au quotidien l'insécurité ; et alors, on vit à tous instants avec la peur au ventre de mourir dans la minute, l'heure ou le jour qui suit.

Au nez et à la barbe des gardiens de prison, les prisonniers s'évadent ou sont libérés par des assaillants et ils retrouvent, en toute liberté, les grands chemins du banditisme et du crime, à notre grand désarroi.

Au mépris de leur droit à la vie, d'honnêtes citoyens sont des victimes innocentes de bandits qu'on dit puissamment armés et narguant nos forces armées, impuissantes ; et nous attrapons nos têtes de nos deux mains et nous pleurons de toutes les larmes de nos yeux, et l'appétit ne nous vient même plus.

Alors qu'on les attend sur le terrain pour libérer le pays, pour sauver la république en danger, plongée dans le sang, le deuil et le désespoir, alors qu'on les attend sur le terrain pour désarmer les rebelles, pour réunifier le pays, plus de 600 soldats, sous-officiers et officiers, comme dans un carnaval brésilien, célèbrent leurs mariages tous ensemble, le même jour, et dans quelques mairies ! Alors qu'on les attend sur le terrain pour diriger les opérations, les officiers supérieurs sont à la radio et à la télé et nous abreuvent de grands discours, de déclarations bien ampoulées, de conférences de presse…

Dans notre hémicycle où on nous avait habitué au « vote à l'unanimité », pour ne pas dire à l'unanimisme, tout a changé, sans doute pour marquer la rupture d'avec le passé. En effet, depuis quelques temps, les députés, notamment nos élus pour parler et agir en notre nom et à notre place, ont pris la détestable habitude de refuser de nous représenter, de siéger et de voter les lois. Mais, n'empêche, ils ne répugnent pas à plastronner, à continuer de percevoir douillettement leurs salaires, comme d'ailleurs la plupart des fonctionnaires déplacés de guerre qui se retrouvent à Abidjan ou ailleurs, sans affectation, sans activité professionnelle, alors que certains travailleurs, quoique tout travail mérite salaire, n'ont aucune rémunération ou survivent d'une pension de misère.

Ailleurs, dans d'autres pays, en de telles circonstances, on aurait construit rapidement des logements (même de fortune), des écoles, des dispensaires, on aurait créé des emplois, des postes et des centres d'activités pour absorber le flux des déplacés de guerre. De telles mesures auraient, sans doute aucun, permis de vivre un peu moins péniblement dans la zone gouvernementale. « Common sense ! », diraient les Anglais, ce qui veut dire tout simplement : ça va de soi ; c'est l'évidence même. Et pourtant, personne n'y a pensé, personne ne l'a conseillé.

Dans le même ordre et, sans doute dans la même logique des députés, le G7 (qui regroupe les partis d'opposition et la rébellion) rejette la moitié du texte des ordonnances signé par le président, texte relatif notamment au scrutin présidentiel du 30 octobre prochain. Le G7 refuse également de prendre part aux travaux de la Commission Electorale Indépendante (CEI) et d'y envoyer leurs représentants, empêchant, de ce fait, la mise en place effective de cette structure. Le G7 conteste aussi le rôle de l'Institut national de la statistique (INS), qui élabore les listes électorales, parce qu'il voudrait voir cette structure réduite par rapport à la CEI. Il accuse l'INS d'être une « structure manipulée par M. Gbagbo ».

Cette attitude de contestation et de rejet se manifeste sous le même prétexte et de la même manière que les fois dernières : contester pour contester et faire de la « désobéissance » pour, peu après, déclarer que le pouvoir est dans la rue ; orchestrer le blocage du processus d'identification pour venir claironner sur tous les toits et, comme d'habitude à l'opinion internationale, que « c'est indécent et particulièrement méprisant à l'égard de toutes ces populations qui n'ont ni carte d'identité ni carte d'électeurs et qui ne sont même pas reconnues dans leur citoyenneté ivoirienne » ; planifier et exécuter des tueries pour accuser les autres ; retarder ou freiner les processus de désarmement et démantèlement, de réunification du pays, de redéploiement de l'administration, d'identification, de confection des listings , pour ensuite déclarer que les conditions de base ne sont pas réunies pour l'organisation d'élections, pour dénoncer dans les médias le climat d'insécurité qu'on a pourtant créé ou contribué à créer, pour continuer à user de la violence, etc. On se croirait au théâtre, regardant la pièce Le malade imaginaire de Molière, ou sur le plateau de La comédie humaine de Balzac.

En ce qui concerne la violence, qu'il me soit permis ici de citer Eschyle. Ce philosophe grec enseigne que « celui qui a pour habitude la vio¬lence n'exercera pas la souveraineté ; parce que les fonctions de berger ne peuvent être remplies par un loup, de peur sans aucun doute, de susciter la violence ; parce que, en ces circonstances, la violence est la seule façon dont on puisse assurer la justice sociale » ; autrement dit, en ces circonstances, écrit Eva Peron, « la violence n'est plus la violence, mais la justice ».

Responsabilités ou irresponsabilités ?

Le Premier ministre, assis entre deux chaises, et jouant toujours, très inconfortablement d'ailleurs, à l'équilibriste, a demandé l'ouverture d'une enquête qui sera conduite, non pas par ses propres collaborateurs, mais par (tenez-vous bien !) l'ONUCI. Normal ! Vu que le gouvernement de réconciliation qu'il dirige est, me direz-vous, une farfouille, c'est à dire un fourre-tout effarant de lettrés, d'illettrés et de demi, semi ou quasi lettrés, sans âme ni foi, fantômes ou fantoches, demeurés ou illuminés, incapables de diligenter une enquête.

Le premier ministre sait également et plus que tout le monde qu'il n'est pas anormal chez nous que n'importe qui soit aux hauts postes de l'Administration, qu'il n'est pas anormal qu'on ne respecte les engagements. Le Premier ministre sait pertinemment qu'une enquête chez nous est insensée et inutile puisqu'elle n'a jamais abouti, étant donné qu'on connaît ceux qui tuent et qu'il ne sert à rien de mener des enquêtes. Selon ses propres termes, c'est bel et bien « ces personnes organisées en bandes armées et ayant choisi le chemin de la violence pour semer la mort et la désolation parmi la population civile et les forces de défense et de sécurité ». Sur ces individus, on n'ose pas faire la lumière. Qui est fou ? Par contre, très malicieusement, le Premier ministre se contente tout juste de « constater avec tristesse » et de « condamner une fois de plus avec force ces attaques barbares ». Notez bien : les attaques (les actes) et non les attaquants, les assaillants (les individus qui tuent).

Le Premier ministre affirme que les auteurs et les commanditaires « ne doivent pas rester impunis ». En clair, ceux qui tuent doivent être sanctionnés, punis, emprisonnés, mutilés ou tués s'il le faut, bien entendu proportionnellement à leurs crimes. Or, au lieu d'ordonner des arrestations, on ordonne des enquêtes. Attendez ! De qui se fout-on ? Mais, on est où là ?

Mais attention, il faut toutefois reconnaître au Premier ministre, le grand mérite d'avoir révélé aux rebelles le sort qui les attend quand on a fait ce qu'ils ont fait, comme John Gareng, Jonas Savimbi, Samuel Doe, Fode Sankoh, Ousmane Mané, Joseph Kabila…, qui, eux aussi, avaient défiguré leurs pays respectifs, par des guerres, par des violences, par des tueries sans nom…, et ont été surpris un jour comme ça, et abattus, et leurs corps gisant sans vie et baignant dans leurs propres sangs ont été montrés le lendemain dans les médias. Le grand mérite du Premier ministre est également d'avoir instruit les rebelles de chez nous et d'ailleurs, que le rebelle est cet individu là même qui ne vaut que par ses fanfaronnades et par la force des armes, mais dont la vie, en dépit de toute protection et de toute garde rapprochée, ne tient qu'à un fil, et qui paie, un jour comme ça, au moment où il s'y attend le moins, par une fin terrible, le prix fort de ses crimes et de ses abominations.

Alors que vraiment, « il ne sert à rien d'aller dévoiler notre cuisine interne à l'extérieur » (Angèle Gnonsoa), alors que, selon la sagesse populaire, le linge sale se lave en famille, nous autres, nous nous enorgueillissons de faire notre lessive à l'étranger, sur les places publiques (baptisées pompeusement et sans vergogne « sommets ») des autres pays, et en prenant la presse et l'opinion internationales à témoins, pour que la moindre de nos bassesses, de nos barbaries, de nos crimes, de nos ignominies, de nos irresponsabilités, de nos immaturités, de nos absurdités, de nos bouffonneries, ne demeurent à jamais insues du monde entier. Vraiment, le ridicule ne tue pas !

Et puis, ces sommets nous ramènent toujours au pied de la montagne, c'est-à-dire n'ont jamais rien résolu comme problème. Au contraire, la situation s'empire… Et pourtant, nos acteurs politiques ont des milliers, voire des millions de supporters inconditionnels, remontés à outrance ou à bloc, et, sauf moi qui, bête à l'impossible, mal y pense, personne ne crie au scandale. Bien au contraire, on se vante d'avoir « marqué des points sur l'autre », on est heureux d'être au moins borgne au pays des aveugles, alors qu'on demeure handicapé ; et comme si cela ne suffisait pas, certains en ont même publié des livres et se sont même payé le luxe des plateaux de télévisions étrangères de grande écoute, aux côtés d'animateurs de renom, pour se mettre encore plus risiblement en lumière. Bon Dieu !

Et toutes ces choses-là, ça fait les choux gras des journaux qui, au lieu d'inviter nos hommes et femmes politiques à un minimum de bon sens et de considération pour la population qui souffre, parlent hélas ! de « leurs mérites et de leurs succès ». Mais quels mérites et quels succès donc, quand le pays va de mal en pis !?...

L'université, les grandes écoles, les lycées et collèges, les écoles constituent, en principe, les lieux privilégiés du savoir et de la formation des jeunes et des cadres. L'université et les grandes écoles doivent contribuer, du mieux possible, à trouver des solutions idoines aux problèmes cruciaux et aux situations conflictuelles en son sein et dans le pays, ainsi qu'à prévenir les dangers qui menacent la société. Les enseignants et les étudiants doivent veiller à ce que ces établissements parviennent à s'acquitter effectivement et convenablement de ces missions. Or, que remarquons-nous ?

Alors que les enseignants sont au pouvoir, force est d'observer que la situation matérielle et financière des enseignants demeure toujours des plus déplorables, eu égard aux bas niveaux de salaires, aux conditions dégradantes de travail et de vie. De ces faits, les enseignants sont physiquement, moralement et socialement diminués et ne peuvent donner de bons rendements. Dans ces situations, la tendance est souvent au découragement, à la démission ou à l'absentéisme, pour aller en quête de moyens nécessairement complémentaires de subsistance, à la recherche de très hauts postes de responsabilité d'Etat dans les cabinets feutrés des cadres ministériels et des cités administratives. Ceci porte une atteinte grave à la qualité des enseignements et pose le problème d'encadrement des étudiants.

Nous observons aussi que, au lieu de participer à des débats intellectuels qui éclaireraient la population, les universitaires ivoiriens sont « embarqués » dans des partis politiques où ils jouent souvent des rôles négatifs, ingrats. Leurs prises de position sont souvent déconcertantes. De par leurs cécités intellectuelles, leurs retournements de vestes, leurs mauvaises fois, leurs partis pris opposés aux aspirations des populations, ils ne manquent pas de choquer la population, d'influencer négativement les étudiants. Leurs comportements réactionnaires, leurs complicités, leurs duplicités pèsent très lourdement sur le système éducatif, sur les jeunes en quête de repères et de modèles nationaux. Qui saurait nier donc leur part de responsabilité dans le climat de violence, avec toutes ses dérives, qui prévaut actuellement à l'université, dans les lycées, et d'insécurité qui règne dans le pays.

Pour notre bien à nous tous, les enseignants doivent se comporter en intellectuels crédibles dans les arènes politiques pour favoriser l'élévation des consciences, se montrer plus responsables, dans l'éducation et l'encadrement des étudiants et des travailleurs, dans la transformation des mentalités qui, chez nous, demeurent encore rétrogrades et réactionnaires.

De leur côté, les étudiants doivent savoir que leur premier devoir, dans les établissements scolaires et universitaires, est d'acquérir des connaissances qui les préparent à leur socialisation et à leurs responsabilités. Aussi, sont-ils tenus de suivre tous les enseignements prévus au programme, d'utiliser à bon escient les bourses et les structures mises à leur disposition, de mettre à profit leur séjour à l'université, de se mettre à l'abri des idées subversives, des comportements équivoques, extravagants ou malveillants, dévergondés, de violence et de débauche, dont on connaît les effets…

Malheureusement, les ministères et les administrations de tutelle, l'Etat, les parents, ne semblent pas trop s'en préoccuper et ne se contentent trop souvent que de déplorer des situations désastreuses qui touchent les écoles, les lycées et collèges, les cités, les campus, lesquelles situations, nous le savons tous, sont le fait des élèves et étudiants eux-mêmes, faux ou vrais, agissant sous la houlette des partis politiques et de quelques organisations bien connues. Il importe de souligner que ces partis politiques et ces organisations se doivent de se remettre en cause, de réviser leurs rapports et leurs parrainages, de prendre des mesures préventives et punitives vigoureuses, au lieu de s'enfermer dans un mutisme coupable et irresponsable, au lieu de colmater des brèches, après que le mal qu'on aurait pu éviter a été fait.

On demande aux rebelles de déposer leurs armes de défense. Ils savent que dès lors, ils seraient à la merci de la vindicte populaire, ils deviendraient les victimes de leurs victimes d'hier. Ils savent également que leurs victimes, même si, par des discours, litanies, prêches, chants de zouglou…, on prône le pardon ou on fait semblant de ne pas vouloir de la vengeance, entretiennent, secrètement, dans leurs cœurs la flamme toujours allumée de ne pas laisser impunis tant et tant de crimes, tant et tant d'affronts (le Premier ministre n'arrête pas de le marteler et c'est dans les oreilles tout le monde). Comment et pourquoi, dites-moi, est-on surpris que les rebelles qui ne boivent pas dans leurs narines, qui ne sont pas sourds d'oreilles et qui ne reconnaissent pas l'autorité établie, refusent de se désarmer eux-mêmes ou ne consentent pas à respecter les mots d'ordre et les actes qu'ils ont signés ? Comment et pourquoi, dites-moi, on peut croire naïvement que les rebelles qui préfèrent l'usage des armes à la voie des urnes, ne s'en foutent pas mal de « nos » élections qui « nous » tiennent tant à cœur?

D'ailleurs, d'une arme bien tranchante, on a coupé court : «Pour nous, il est indécent de parler d'élection présidentielle en octobre prochain ». Comment et pourquoi, dites-moi, est-on étonné que les rebelles dotés de la même intelligence que nous tous, signent et dénient leurs signatures, s'amusent à jouer le jeu du régime qui, en fin de compte, nous paraît moins intéressé par la prise en compte réelle des raisons profondes de la crise, moins soucieux du morne quotidien des gens, mais, plutôt préoccupé par d'autres choses et par les élections, comme si l'on ne voyait pas les calamités poindre à l'horizon, comme s'il n'était pas embarrassant de diriger un pays mal équilibré, mal en point, mal famé, dussent les fonctionnaires être régulièrement payés, dût le train de vie de l'Etat demeurer inchangé, etc.

Des patriotes et du patriotisme

Des gens se disent patriotes sans savoir de quelle patrie ils parlent, sans savoir ce qu'est le patriotisme, puisqu'ils agissent sans respect pour eux, ni pour les autres ; puisqu'ils ignorent que patriotisme, noble sentiment, n'est ni chauvinisme, ni impunité ; puisqu'ils méconnaissent que le patriotisme, sublime aspiration basée sur la fraternité, la solidarité, la justice…, exclut la haine, le mépris des autres, porte à aimer davantage tous ceux qui font partie du même pays que nous, par-delà les différences.

Là-dessus, l'écrivain français Voltaire, dans son article « Patrie » (in Dictionnaire philosophique), nous enseigne qu'il est triste et inadmissible que, pour être bon patriote, l'on fasse des malheureux, des frustrés dans son pays, que l'on se fasse l'ennemi du reste de ses compatriotes, que l'on se comporte comme Caton l'Ancien réputé pour la rudesse ou la cruauté de ses mœurs, et, acharné, attelé à la destruction de son Carthage natal.

En effet, le patriotisme vient immédiatement après le culte suprême que nous rendons à Dieu et fait les grands hommes et les grandes dames qui, par leur abnégation, leurs capacités morales et intellectuelles reçues de Dieu et développées par l'éducation, sont devenus de grandes figures contribuant à rendre leur pays prospère, illustre, viable...

On n'oublie souvent, et même trop souvent, que le patriotisme, si ardent qu'il soit, ne doit pas tuer en nous les sentiments humains de tolérance, d'altruisme, de tempérance, ne doit pas rimer avec opportunisme, égoïsme, ni avec vandalisme. (A ce sujet, je suis tenté de conseiller la lecture ou la relecture de l'édifiante tragédie Horace de Pierre Corneille. Mais, je ne veux pas ouvrir un autre débat, à savoir « les Ivoiriens ne lisent pas ou ne lisent plus »).

On n'oublie aussi trop souvent que la patrie n'est pas une vache à lait et que, lorsqu'un individu, se gargarisant de patriotisme, se dit prêt à tout casser au nom de la patrie, ne peut plus contrôler ses nerfs et sa bouche, alors que, en réalité, c'est au seul motif que, officiellement ou officieusement, il bénéficie de sources substantielles de revenus pour vivre tel qu'il vit, ce n'est pas du patriotisme.

De même, c'est antipatriotique de se croire tout permis dans la patrie, de se mettre au-dessus des lois, de fouler au pied les droits et libertés qui garantissent la réalité d'une république démocratique, d'une patrie digne, humaine, viable dont on peut tirer orgueil et fierté d'être le citoyen. C'est également antipatriotique de se substituer aux autorités, de donner l'impression que le pays n'est pas gouverné...

Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai dit plus haut que, dans notre pays, l'ignorance nous fait faire beaucoup de faux pas. Et, c'est de ce mal viscéral, porté au paroxysme en cette période par la rébellion armée, que nous souffrons tous aujourd'hui. C'est aussi parce que, je l'ai déjà dit, notre système d'éducation ne marche plus qu'avec des béquilles… C'est cette réalité amère, douloureuse que stigmatisent d'une part les chanteurs du Zouglou dans une chanson célèbre : « L'école ivoirienne, c'est vraiment triste, zihamènè, zihamènè… », et d'autre part, notre compatriote artiste-écrivain Tiburce Koffi : « Notre jeunesse humilie et méprise le savoir… Notre école décline chaque jour…, nos élèves et nos étudiants étalent leur crétinisme -écoutez-les s'exprimer à la télévision ou à la radio pour s'en convaincre ».
Dans notre pays, « La cour, en conseillers foisonne / Mais, est-il besoin d'exécuter, / L'on ne rencontre personne»
(La Fontaine).

En effet, les conseillers (une pléthore, de toutes catégories et de tous acabits, paraît-il !) ne donnent pas des conseils à propos au président ou bien celui-ci ne prend plus la peine de les écouter, et on dit qu'il a raison, parce qu'ils sont incapables de conseiller la voie idéale de sortie de crise ; depuis plus de trois ans, le pays est en crise et ils n'ont pas pu jusqu'à présent conseiller au président un bon médicament pour soigner notre mère malade. Yako !

Pis encore, ils n'ont pas pu lui conseiller d'éviter le ridicule d'un procès vil, vulgaire et embarrassant qui met aux prises la plus haute autorité du pays à un simple administré –fût-il ministre-, qui, l'occasion faisant le larron, fait la une des medias, peut se permettre de dire tout et n'importe quoi, prétextant sa défense, peut se faire le porte-voix des ennemis. De cette façon, le président donne l'occasion à des gens sans importance et sans intérêt de venir occuper la une des journaux, le devant de la scène politique et médiatique (radio, télévision…). Ainsi, la population se retrouve à écouter des discours aussi futiles, des propos aussi vils et vulgaires que leurs auteurs. Qu'on arrête de distraire et qu'on s'atèle aux choses sérieuses ! Arrêtons-nous un instant sur l'affaire du « Procès de Gbagbo contre Adjoumani ».

A-t-on bien examiné si cette affaire était nécessaire et que, au lieu de rapprocher les populations du département de Bondoukou dans leurs communes souffrances, elle les opposerait et mettrait les fils et les filles du terroir au bord de l'affrontement, pour rien ? A-t-on présagé que d'autres compatriotes allaient emboîter le pas au président pour intenter des procès tous azimuts et transformer nos tribunaux en terrains de sport ou en salles de cinéma ou en marché public ?

Et puis, franchement, les populations de Bondoukou « mobilisées comme un seul homme (tout le monde sait que ce n'est pas vrai !) en vue de « demander pardon à Gbagbo » pour gracier le ministre Adjoumani, ça rappelle drôlement les populations Bété mobilisées hier pour « demander pardon à Houphouët » pour gracier Laurent Gbagbo refusant de suivre la ligne de conduite fixée par le sage d'Afrique, M. Laurent Gbagbo banni et exhibé par ses propres frères et sœurs Bété comme un « égaré, apprenti sorcier, démagogue impénitent, qui veut intoxiquer et désinformer l'opinion nationale et internationale par des calomnies et des insinuations mensongères… » (La coalition des cadres Bété).

Toute cette fronde contre M. Adjoumani, ça ressemble trait pour trait à la cabale orchestrée hier contre Kragbé Gnagbé qui a été traité de « fou, juste bon pour l'hôpital psychiatrique de Bingerville et partant sauvagement assassiné, ainsi que les ressortissants de sa région (les Guébiés) exterminés ; ça rappelle aussi le complot contre Gbaï Tagro Robert et les dirigeants du SYNESCI (Akoun Laurent, Ganin Bertin, Koffi Tiburce, Kouadio Améa Jean, Gnahé Jacques, Koffi Zougou, Guéi Lucien, Any Roger, feu Gonzreu Kloueu, Dablé Tata, etc) qui, par la suite ont été internés au camp militaire de Séguéla « pour refaire leur éducation ratée ». Ça fait pitié !

Voyez-vous, nous sommes des millions à penser qu'il ne nous était possible de revivre les déconvenues politiques de l'époque d'hier. Erreur ! Ce qui se passe avec l'affaire du « Procès de Gbagbo contre Adjoumani », éveille en nous des souvenirs douloureux, ça nous ramène plusieurs décennies en arrière, comme d'ailleurs nous entraînent imperceptiblement vers la pensée unique et le culte de la personnalité tous les dithyrambiques motions à la gloire du chef et ces multiples clubs (intéressés) de soutien ; alors que nous avons porté le FPI et Laurent Gbagbo au pouvoir pour nous « gouverner autrement », « pour une alternative démocratique », pour sortir de l'engrenage des arbitraires et des injustices contre lesquels, en rebelles sans armes, nous nous insurgions hier sous l'ancien régime, pour que les nuages prennent différentes couleurs et que la pluie arrose toutes les plantations et fasse pousser dru toutes les plantes, etc.

Voyez-vous, les conseillers n'ont pas pu indiquer au président de se mettre en-dehors et au-dessus de cette « querelle de poubelle » ; et j'en suis fort malheureux ; car, en république, chacun a le droit d'être ou de ne pas être d'accord avec la gestion des affaires de son propre pays. N'empêche ! Malgré l'incurie ou l'aridité avérée, en dépit de la disgrâce ou mal grâce bue, les conseillers (y compris les spirituels) continuent de percevoir, sans aucunement se gêner, leurs salaires et de jouir de leurs prérogatives de conseillers, sans doute inutilement, comme d'ailleurs nombre de nos ministres, ambassadeurs et autres cadres du pays (directeurs généraux et centraux, députés, maires, PCA, PCG, etc.) qui vaquent tranquillement plutôt à leurs propres affaires personnelles, faisant quelquefois pire que leurs prédécesseurs, au point de dévoyer la « refondation », du moins de vider de toute sa substance ce si beau concept de nos rêves.

Evitons les polémiques vaines et les querelles inutiles qui font les choux gras des pêcheurs en eau trouble

C'est l'occasion ou jamais de demander au président de m'accorder l'honneur et l'autorisation de lui « conseiller » (je m'excuse, je ne suis pas conseiller, d'où les guillemets), ainsi qu'à tous les leaders politiques actuels et à venir, d'être au-dessus de la mêlée, à l'avant-garde, tels des veilleurs de nuit tenant à la main une lampe lourde ou agitant un tison pour éclairer nos armures et nos routes, de marcher pendant que les autres dorment, c'est-à-dire faire le contraire de l'usage terre à terre de notre corps et de notre esprit. Le président et les leaders politiques doivent éviter certains défis inutiles ; ils doivent raviver leur capacité d'anticipation, leur force vive d'imagination et de spontanéité, pour mériter ou continuer à mériter notre estime, notre respect et notre admiration, pour nous épargner des situations désastreuses et inextricables…

Si tel avait été le cas, je suis convaincu que, le Président aurait tenu des propos d'espoir, de régénérescence de la côte d'Ivoire, en recevant les populations de Kouibly au palais, en lieu et place de ce discours à allure de campagne, (alors que la campagne n'est pas encore ouverte, et chaque chose en son temps). A mon humble avis, en ouvrant des débats sur le bilan des autres "présidentiables", le Président a oublié ou feint d'ignorer qu'il s'agit là de polémiques vaines, du moins de paroles qui n'attisent pas moins les haines, les hostilités, les récriminations, qui ne compromettent pas moins la réconciliation ; des paroles qui sont loin de ramener la paix dans le pays. A preuve, les journaux locaux comme étrangers, se sont saisis des propos du Président pour dresser encore un peu plus les Ivoiriens les uns contre les autres, afin que cette situation de flou perdure puisqu'elle est, pour les pêcheurs et nageurs en eau trouble, l'occasion viable de s'engraisser sans souci, de s'enrichir malicieusement et sans honte dans les yeux, de piller impunément les richesses de nos terroirs, sans se soucier de la pourriture qui pue partout, de la vermine qui prospère et prolifère, de la dégradation qui gagne du terrain, à nos dépens. Ces gens-là s'en foutent éperdument ! (Lire : Les séquestrés d'Altona, J. P Sartre).

Mes chers compatriotes, ne nous laissons pas divertir, ne faisons pas le jeu de ces sinistres individus qui, ayant vendu leurs âmes au diable, vivent désormais sans état d'âme. Ne tombons pas dans leur piège....

De ci, de là, l 'on parle de réconciliation, de réunification du pays, de paix, d'union, et lors des rencontres et meetings politiques, nos leaders politiques, au lieu de tenir des discours politiques apaisés, au lieu de « se mettre au-dessus des contingences immédiates, au lieu de se comporter en êtres pensants et responsables » (F. H B), eh bien, sans pudeur ni retenue, ils se palabrent comme des femmes au marché, ils se livrent des batailles de coqs, ils se dénigrent mutuellement sur les places publiques. Et, solennellement, pour ne pas dire complaisamment, cela s'appelle, tenez-vous bien : « exploiter les failles des adversaires politiques ». Mon Dieu !

Et, comme cela, à droite comme à gauche, en haut comme en bas, du pouvoir à l'opposition, on amuse la galerie, on se gonfle les biceps et les triceps, on se bombe la poitrine, on pousse des hourrah de victoire, les deux bras levés au ciel. Et, les militants, à qui il ne reste qu'à marcher à quatre pattes, qu'à en venir aux mains et aux armes, loin de s'offusquer de ces spectacles funestes et constipants, loin de s'attrister d'entendre ces musiques cacophoniques gorgées d'inepties, eh bien ils applaudissent à tout rompre, y vont de tous les commentaires, même des plus farfelus, poussent à tue tête des cris de gaieté. Mais, n'est-ce pas là une gaieté à faire pleurer de honte !?

En outre, nos leaders politiques, du haut des tribunes, se targuent souvent de philosopher. Malheureusement, les contours des concepts qu'ils manipulent sont souvent mal définis dans leurs propres têtes. Si bien que, involontairement et malicieusement, ils voient ou présentent tout en mal ou en noir, chez l'autre. Par exemple, le couteau, symbole des instruments tranchants servant à tous les usages (couper la viande, sculpter le bois, opérer…) est réduit à sa plus simple expression d'arme cruelle. Par exemple, on devient allergique à la critique, alors que la critique est pour l'homme et la société, ce qu'est la « lime qui polit » (Ernest Legouvé) pour le couteau : dans ce sens, il est bon à l'homme d'accepter les critiques et les observations des autres, comme il est bon à un président d'accepter les diffamations et même les soi-disant crimes de lèse-majesté, afin que la société évolue dans le bon sens ; d'où des émissions comme Bébête Show et les Guignols de l'info où Jacques Chirac est grossièrement caricaturé traînant des casseroles au pied…). Par exemple, utiliser le téléphone (portable) ou l'ordinateur (Internet), moyens technologiques de pointe, média modernes efficaces pour communiquer rapidement, directement et sans fioriture, devient, à leurs yeux, la preuve d'une irresponsabilité ou d'une couardise. Par exemple, l'exil, révéré par André Breton et son « cercle » comme « l'acte surréaliste par excellence lié aux turbulences politiques et sociales défavorables à la quiétude, à l'action politique, à la création artistique, à la production littéraire… », se mue à leurs yeux en fait de traîtrise ou de trahison, en « attitude d'irrespect et d'abandon des militants de son parti »... Bon Dieu !

C'est à croire qu'il faut clouer au pilori nos compatriotes Laurent Gbagbo, Francis Wodié, ahmadou Kourouma, Yao Ngo Blaise, Pascal Kokora, Marcel Amondji, et bien d'autres (comme un certain Léandre Sahiri) qui, mettant en avant que « dans un pays où le bon sens ne protège plus, la sagesse commande de fuir », ont pris le chemin de l'exil et communiquaient, de leurs terres d'asile, avec leurs amis et parents au pays, par courrier, par téléphone, par télécopie, par télex et autres médias ; le cellulaire n'existait pas encore à cette époque...

C'est aussi à se demander si André Breton n'aurait pas eu tort de lancer, en 1922, cet appel célèbre : « Lâchez tout…/ Lâchez votre femme…/ Lâchez vos espérances et vos craintes / Semez vos enfants au coin d'un bois / Lâchez la proie pour l'ombre…/ Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu'on vous donne/ Pour une situation d'avenir… » ?...

C'est à s'arracher les cheveux que les Mongo Beti, Wole Soyinka, Voltaire, Emile Zola, Samuel Beckett, Salman Rushdie, Fernando Arrabal et tant d'autres aient opté pour l'exil, à un moment donné de leur vie, pour éviter d'être emportés par le tourbillon des turbulences politiques et sociales de leurs pays. Et, l'on sait que, en général, en leurs terres d'exil, les exilés ne perdent en rien leur dignité (sauf s'ils se comportent mal), et souvent posent des actes déterminants qui font honneur à leurs pays d'origine. L'on sait que la révolution roumaine qui a emporté la dictature de Ceausescu est d'abord et avant tout l'œuvre des exilés roumains en France. Alors !…

Je suis fort aise d'en parler, parce que c'est ce que j'ai dû, moi aussi faire, en 1987 : Burkina, Tunisie, Italie, puis France. J'ai dû, comme répondant à l'appel bretonnien, semer mon épouse enceinte et mes enfants, pour fuir mon pays qui puait l'injustice et l'arbitraire et où, au mépris des droits de l'homme, on chérissait l'injustice et on le clamait, en se frappant la poitrine, comme s'il ne s'agissait pas d'un vice, comme si on ne la faisait pas subir à des êtres humains... : « Je préfère l'injustice au désordre », claironnait Houphouët Boigny, contrairement à Paul Claudel qui affirme que « le désordre est le délice de l'imagination et de la création » et à Colette Becker qui soutient que « L'injustice et le mal viennent de l'ignorance ».

Et moi, en accord avec Claudel et Becker, j'ai fui l'ordre et l'injustice d'Houphouët et des houphouétistes, tandis que d'autres s'en empiffraient.

Certains de nos compatriotes ne comprennent pas que MM. Ouattara, Bédié et Gbagbo soient souvent et même toujours prêts à toutes sortes d'alliances et se demandent s'il était dans l'intérêt de la Côte d'Ivoire que le FPI fît alliance avec le RDR au moment où le président Bédié écartait M. Ouattara de la scène politique ivoirienne. Ils se demandent s'il est dans l'intérêt de la Côte d'Ivoire que, aujourd'hui, MM. Ouattara et Bédié fassent alliance contre M. Gbagbo ? La réponse, de mon point de vue, est claire et nette ; c'est, au risque de vous choquer : Oui ! C'est tout à fait dans l'intérêt de la Côte d'Ivoire. Parce que tout d'abord, ça participe de la démocratie, et ensuite parce que toute alliance dépend des circonstances, des intérêts du moment, des objectifs de chacun, et de la nature des échéances.

Par exemple, en France les socialistes (gauche) ont fait alliance avec l'UMP (droite) pour éliminer M. Le Pen et faire gagner M. Chirac. Pour le dernier référendum, le Front National (extrême droite) et le parti communiste (extrême gauche) ont fait coalition pour le NON, alors que hier, ils étaient opposés… Et, tout cela se fait sans rancœur, ni rancune ; mais chez nous, c'est autre chose. Je pourrais multiplier à loisir les exemples de ce genre dans le monde. Pourquoi, ce qui est valable ailleurs ne le serait-il pas chez nous ?

Voyez-vous, mes chers compatriotes, c'est parce que nous ignorons beaucoup de choses, c'est parce que nous manquons d'esprit critique, d'objectivité, d'ouverture d'esprit, c'est parce que nous ne lisons pas, que nous sommes amenés à confondre beaucoup de choses, à adopter des attitudes stériles, à prendre des postures ridicules, à créer des situations dramatiques, voire parfois tragiques, pour rien, du moins pour nous faire mal, à nous-mêmes. Hélas !

D'autres compatriotes se demandent si, de même, il est dans l'intérêt de la Côte d'Ivoire que M. Bédié fasse alliance avec M. Ouattara, soupçonné de faire partie des comploteurs contre M. Bédié ?... Là également, je réponds tout net, et au risque de vous décevoir : Oui ! Dans la situation où nous sommes, il faut susciter, initier, accepter tout ce qui peut ramener la paix en Côte d'Ivoire, sans d'abord mettre en avant ce que nous allons perdre, sans nous faire peur, sans nous enfermer dans des positions stériles, mais en mettant bas nos orgueils et nos prétentions personnelles, en acceptant la vérité, en positivant les choses.

De mon point de vue, l'alliance Ouattara-Bédié devrait être perçue comme la preuve qu'on est capable de dépasser les rancunes et les rancoeurs, de pardonner le mal qu'on a subi, de voir la vie autrement, de tourner la page, plutôt que de rester là, accroché au passé, à la douleur ou à la cicatrice. On devrait y voir la preuve qu'on peut se départir des barrières artificielles à nous dictées ou imposées de façon consciente ou non consciente par nos milieux traditionnels, nos origines, nos éducations, nos entourages, etc. Pourquoi ne pas faire l'effort d'y voir l'exemple ou la voie à suivre du pardon ? A mon avis, c'est également et peut-être surtout, dire que : toute chose a une fin.

Houphouët Boigny l'a dit : « Ce sont les imbéciles qui ne changent pas ». Alors, mes chers compatriotes, pourquoi nous ne changeons pas ? Sommes-nous imbéciles, au point de ne pas pouvoir changer ? Est-ce que ce qui se passe dans notre pays ne fait pas mal au cœur ? Est-ce que ça ne peut pas rendre quelqu'un malade, au sens propre comme au sens figuré ? Est-ce que ce n'est pas douloureux de voir ce pays se désagréger ainsi ?...

En tout cas, je me pose des questions, des tas de questions. Et, il y a des moments où, en vérité, je ne comprends rien à rien de ce qui se passe. Et pourtant, tout le monde semble s'accommoder de cette situation, puisque, d'une manière ou d'une autre, à droite et à gauche, en haut comme en bas, soit l'on en tire profit, soit personne n'a le courage de prendre le taureau par les cornes, soit l'on attend, en se frottant les mains, que le feu prenne pour venir jouer au pompier, soit…

Et moi, je me pose des questions, des tas de questions... Sans réponse... N'ai-je pas tort, dites-moi, de me torturer ainsi les méninges pour rien ?
C'est la vraie question, n'est-ce pas?
Avec mes salutations et sans rancune !

LEANDRE SAHIRI
Professeur de Lettres. Ecrivain. Auteur de « La victoire par la voie des urnes », « Contes d'actualité », « Les obsèques Bahi Oromé », etc.

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— Léandre SAHIRI

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