
Prostitution à Yamoussoukro, la carte de la survie
Phénomène de société, mais bien plus de civilisation- puisque essentiellement urbain-, la prostitution, sous tous ses clichés, rapports ou paradigmes, renvoie à l'ordre naturel des choses, et se présente comme un paravent contre le déni de séduction.
Il résulte d'une exhortation ou propension (effrénées) à l'affirmation d'un sex-appeal qui, au fil des années, se fane, s'étiole, s'érode. Jusqu'au-boutiste, il se veut surtout l'expression du désir de renouvellement ou de régénération d'un pouvoir de séduction qui commence à être remis en cause, à fuir, sous la pression de contingences diverses de la vie. Y a-t-il alors exigence de rigorisme?
Une fonction utilitaire
Matière à rêves, rêves d'accomplissement individuel et d'épanouissement affectif et social, la prostitution, au-delà du mythe fugace entretenu, a segmenté le secteur du tourisme (à visage humain) en sécrétant un tourisme sexuel, quoique écartelé entre éthique, morale et utilitarisme. Son activité, s'il en est, beigne dans l'informel. D'où les investissements intellectuels et psychologiques qui l'accompagnent, et qui n'ont pas fini d'ergoter sur son essence, sa constitution (encore et toujours solide), sa prégnance ou sa vitalité.
Certains usagers vont à confesse en invoquant des raisons d'ordre social. Généralement pour des partenaires plus âgés, leur préférence va aux sujets de race blanche, bien plus nantis. Aperçu, à la sortie du Président, un Blanc, la cinquantaine révolue, aux bras d'une fille, plus très jeune, dissimule mal sa gêne.
Profitant d'un moment d'absence de son chevalier-servant, nous approchions la belle ingénue, et engageons prestement la causette. A la question: « Bébé, que fais-tu avec ce vieux Toubab? » A. Chantal, imperturbable, mais, un rien, agacée: "Marcel a 54 ans; il est grand, beau, et il a l'argent. Que peut-on demander de mieux ?", s'est-elle empressée de lâcher.
A Yamoussoukro, l'univers des prostituées, déplacées de guerre, offre une facture typée, par sa structuration: la prostitution inorganisée » (29,73%), regroupant les prostitués occasionnelles et des élèves prostituées; « la prostitution semi-organisée » (40,54%), par les filles pratiquant « le métier » dans les maquis, bars ou restaurants; la « prostitution professionnelle » (29,73%), qui ne prend en compte que celles ayant choisi de faire de la prostitution leur gagne-pain.
Réparties dans cette sorte de typologie triptyque, les prostituées déplacées de guerres, à Yamoussoukro, à l'instar d'autres congénères, ne vise qu'un but principal: « le bien-être social ». Les tarifs pratiqués varient de deux mille à huit mille francs la passe, et selon la catégorie qui est stratifiée en « Blancs » et « Grottos », et on y joue la carte de la survie, souligne cette autre jeune fille, déplacée de guerre en provenance de Bouaké, fief de l'ex-rébellion.
Et pourtant, dans ce microcosme, où se côtoient insouciance, infections sexuellement transmissibles ou Sida et nymphomanie, railleries, provocations, agressions (verbales et physiques), viols, vols, séquestration, alcoolisme, tabagisme et drogues, l'on y trouve quand même le sens de la répartie: "Les jeunes n'ont pas d'argent; ils recherchent, eux aussi, des femmes qui ont de l'argent".
Pour N. Corine, il s'agit de se confronter à plus expérimentés. "Les hommes mûrs ont l'expérience, ils sont vicieux, et m'apprennent des choses», relève cette ingénue de 21 ans. Quant à M. Francine, 28 ans, mère de deux enfants, habitant le quartier "220 logements", amante ou "Deuxième-bureau", d'un homme, marié, elle signale, sans ambages, que si elle en est là, c'est par la « faute d'un homme ».
« Moi, j'en suis là à cause d'une déception; j'ai eu mon premier enfant à 17 ans, et le deuxième à 19 ans, avec le même homme. Malheureusement, cinq ans après, il m'a rejetée comme une sale chaussette trouée pour une jeune fille de 17 ans », invoque-t-elle.
Besoin affectif
Paysage bucolique haut en couleur et peinture psychologique, la prostitution, à Yamoussoukro, relève également d'un besoin affectif. D. Mawa, 19 ans, résidant au quartier Dioulabougou, affirme n'avoir pas connu la tendresse maternelle, ni le bonheur d'une vie familiale épanouie et tranquille.
Aînée d'une famille de cinq enfants, son père les abandonne, lorsqu'elle n'a que 12 ans aux soins d'une mère, ménagère, sans ressources. "J'ai été obligée d'arrêter les études en classe de 4ème pour être serveuse dans un maquis. Et c'est là que j'ai fait la connaissance de Azouate, 15 ans mon aîné".
Dans une posture de repentir commode, K. Mariam, 25 ans, vivant au quartier Sinzibo, dans la périphérie de la capitale politique ivoirienne, ne dépare pas sa lecture du relâchement des mœurs. Mêlant, innocemment, raison ontologique et atavisme, elle lâche, à la cantonade: « Le pays est gâté complètement; ça vient de nos mamans qui s'offraient des amants «Grottos » pour se mettre à l'abri des besoins, villa, voiture, argent ».
L'épithète « Grottos » désignant les riches possédants ou les hommes que le destin a fait fortunés. « Lorsque tu grandis dans un environnement pareil, tu ne peux qu'être tentée par les vieux disposant d'argent » (sic), relativise-t-elle, sans quelque remords, mais sans perdre aussi le sens des réalités.
Les déplacées de guerre s'invitent…
La crise militaro-politique, déclenchée depuis le 19 septembre 2002, offre à cette population, devenue de plus en plus fragile, à cause précisément de la paupérisation sans cesse croissante, le prétexte ou le justificatif de ses penchants y étant par ailleurs leur souffre-douleur.
Parmi ces pratiquantes du « plus vieux métier du monde » de la capitale administrative et politique de Côte d'Ivoire, l'on dénombre également un nombre important de jeunes filles (ou de femmes), déplacées de guerre, qui ont dû trouver refuge dans diverses localités dans la partie sud du pays, sous contrôle gouvernemental.
Cette catégorie de « belles de nuit » a même fait l'objet d'une étude, en 2004, intitulée « Le phénomène de la prostitution des jeunes filles déplacées de guerre à Yamoussoukro», réalisée à la faculté de Criminologie de l'Université d'Abidjan-Cocody, pour un Mémoire de Maîtrise. Dans une enquête, l'impétrant (Dosso Sindou) a révélé le lien de la recrudescence du phénomène qu'il impute à la situation conjoncturelle vécue.
Il fait notamment une incursion dans l'univers des prostituées déplacées de guerre de la « Cité des lacs », auprès d'un échantillon de 37 individus dont l'âge oscille entre 15 et 27 ans, et relève deux principales causes de cette pratique, chez la jeune fille ou la femme (déplacée de guerre): « les (difficiles) conditions de vie » et la « séparation( des jeunes filles) de leurs parents ou de leur conjoint » (ou tuteurs légaux).
D'après cette étude, environ 49% de jeunes filles, résidant au Centre « Mié-N'Gou, un pensionnat créé à l'origine pour personnes handicapées, affirment pratiquer le commerce du sexe pour faire face aux difficiles conditions de vie auxquelles elles sont confrontées dans leur localité d'accueil.
Ces difficultés, indique l'étude, relèvent de besoins vitaux, « de besoins alimentaires, du logement, de l'eau, ainsi que de vêtements et de cosmétiques ». « Ici, au Centre "Mié-N'Gou", il est très difficile d'avoir une place pour dormir; on dort au moins à cinq sur une natte de deux places », évoque une élève de 16 ans, qui dit avoir, en définitive, choisi de quitter le Centre pour s'établir avec une amie dans un studio qu'elles paient, chaque mois, en « se débrouillant ».
Celles-ci ne pouvant plus exercer leur activité d'alors, sinistrée, se sont, elles aussi, résolues à s'adonner à la prostitution. Dans les maquis, hôtels ou autres bistrots mal famés, parfois dans des cagibis avec un lit d'une place, pour une passade avec leurs clients. Par contre, près de 51% d'entre elles justifient leur propension à la prostitution par le fait qu'elles sont séparées de leurs parents ou tuteurs légaux; une séparation qui, allèguent-elles, les prive de tous soutiens financiers.
« Ce métier n'est pas bon; car quand tu le pratiques, personne ne te respecte, on se moque de toi(…) », témoigne cette jeune prostituée prénommée Dany, dans cette oeuvre de recherche, quand une autre surnommé "Djafoule", confie: « Dans la nuit du 24 décembre, j'ai eu un client qui, après avoir abusé de moi a refusé de me payer; et quand j'ai réclamé mon argent, il m'a donné un coup de poing au visage et a déchiré mes lèvres ».
Sans amant, c'est vivre démodé…
Souci de bien-être ou de sécurité sociale, déception amoureuse, prostitution feinte ou déguisée, nymphomanie, besoin affectif, à l'échelle de la société, le phénomène charrie, à bien des égards, illusions et mythologie. Au point que, ne pas avoir d'amants, même mariés, équivaut, de nos jours, à vivre démodé.
Tant il est vrai qu'il a fini par installer une certaine prégnance sur les consciences, offrant, à souhait, toute la panoplie de justificatifs, aussi commodes que saugrenus, et qui expliquent, selon le cas, la substance ou la constitution du phénomène qui tend, de plus en plus, à s'institutionnaliser.
A Yamoussoukro, à Bouaké, Gagnoa, Divo, Dabou, Grand-Bassam, Man, Agboville, Abengourou, Bondoukou, San Pedro ou Yopougon(banlieue à l'ouest d'Abidjan), tout comme partout ailleurs dans le monde, l'on y est pris comme dans un tourbillon, femmes et hommes, jeunes et adultes, étudiant et travailleur ou simple femme de ménage, chacun y allant, selon ses idiosyncrasies, ses ressources, son échelle des valeurs ou sa perception des choses, sa morale, son éthique, son atavisme.
Dans la pénombre d'une des nombreuses salles d'attente d'un des hôtels cotés de la capitale politique ivoirienne (près de 290 Km au nord d'Abidjan, centre du pays, région des Lacs), l'on aperçoit arpentant couloirs ou salles de spectacles, en quête d'un homme, du troisième âge de préférence, des jeunes filles, entre 17 et 28 ans.
Elles recherchent, pour la majeure partie d'entre elles, la «sécurité sociale », au-delà de la dimension ludique, sociale ou affective. C'est le train-train quotidien de nombreuses jeunes filles ou femmes, vivant seules, divorcées, veuves, en union libre, parfois, exerçant une activité indépendante, fonctionnaire, élève ou étudiante.
Confortablement assises, comme attendant un compagnon précis, le regard furetant dans tous les sens, un peu comme abonnées dans une sorte de chasse à courre ou d'opération chasse-pêche, où le gibier se fait de plus en plus rare et, prudent, pour ne pas se faire maladroitement cueillir à froid, des jeunes filles devisent et s'émerveillent gaiement avec des hommes.
Hors du temps
Le phénomène de la prostitution, à Yamoussoukro, n'est pas l'apanage de la seule gente féminine. Proie de femmes devenues sexuellement moins attirantes, en effet, pour leurs conjoints ou qui, hommes d'affaires, diplomates, constamment en mission ou obligés de s'absenter pendant longtemps ou œuvrant dans le milieu politique, les hommes aussi y trouvent leur compte.
Il a essaimé leur milieu, plus particulièrement celui des jeunes, où l'on rencontre de plus en plus de gigolos, singulièrement au sein de la population scolaire et estudiantine. Sur ce terreau, cette population n'est plus en domaine exclusif. Des taximen, artisans, plombiers, électriciens, boys, vigiles, chauffeurs de patrons, la nomenclature s'y fait plus composite.
Hors du temps, et transcendant les époques ou les âges, le phénomène de la prostitution, à Yamoussoukro, comme partout ailleurs dans le monde, se pose désormais comme une industrie locale, non pas en grand péril, mais en essor continu. Ce d'autant plus que sa culture, sa typologie, sa sémiologie et sa diachronie en sont imprégnées.
En ce domaine, comme dans beaucoup d'autres, la dimension mythologique a son influence. Ces femmes « mal-aimées », en mal d'affection ou brisées par la solitude, vont se consoler auprès de personnages mondains, joailliers, couturiers, médecins, amis, sportifs de renom, avec l'assurance d'une totale discrétion.
Terriblement honnie, moquée ou fustigée et, pourtant, tolérée, la prostitution, cet exutoire d'un mal-être, d'un mal-être social et humain, d'un mal-être économique, psychologique ou spirituel, assure une fonction sociale indéniable. Agrégat de production, vivace et dynamique, et à haute valeur ajoutée, des Etats comme la Thaïlande, en Asie, en tire d'importantes rentrées de devises, grâce aux touristes occidentaux, quoique légalement interdite par les pouvoirs publics.
Reste que, par quelque bout que l'on appréhende le phénomène, l'on aboutit au même verdict: le plus vieux métier du monde, qui puise dans le fonctionnalisme des communautés, plus prosaïquement de la société, dans sa structuration ou son organisation, a encore de longs et beaux jours devant lui, puisqu'il s'affranchit du temps. La vie sociale en est ainsi marquée.
Par R. Zouhou Guéi, E.B. Alla-Sombo, Traoré M. & N'Guessan Fousseni