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INTERVIEW

MOHAMED DAZELOR (réalisateur ivoirien):" Cessons de voir nos cultures comme une valeur marchande touristique "
Raymond-Alex LOUKOU | 27/2/2009

Actualité

Avant de s'envoler pour le Burkina-Faso à l' occasion de la 21ème édition du FESPACO, Mohamed Dazelor, réalisateur du film " Comian, la voie des génies " a accepté de se prêter à nos questions. Lisez plutôt cet entretien exclusif dans lequel il affiche son optimisme. Peut-être l'interview avant le sacre...

Rezoivoire.net : Dites nous quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris votre sélection pour le FESPACO ?

Mohamed Dazelor : Comian « La Voie des Génies » est un documentaire qui a nécessité sept ans de production. Ce film est avant tout la passion de la petite équipe que nous sommes, pour le cinéma et en particulier pour le genre documentaire. C’est un projet que nous avons porté à bout de bras, à travers la crise militaro politique que notre pays, la Côte d’Ivoire, a connue. Notre sélection au FESPACO est un véritable baume au cœur pour nous et pour les Comian, qui nous ont fait confiance et qui nous ont accompagnés tout le long de cette aventure.

Est-ce votre première participation en sélection officielle à ce festival ?

Oui, c'est notre première participation en sélection officielle à ce festival.

Le sujet que vous avez choisi ne manque pas d'intérêt. Pouvez-vous nous dire comment il a suscité votre curiosité ?


J'ai travaillé pendant 16 ans dans l'institutionnel, avec le Système des Nations Unies. Les documents de plaidoyer que je réalisais me mettaient très souvent en contact avec les populations rurales, avec leurs coutumes, leurs préoccupations et leurs rêves. Lorsque l'idée a germé de produire des documents en tant qu'indépendants, nous avons commencé, Jacques MILLA, ADJE Evariste et moi, à cerner les sujets que nous pourrions traiter. Nous ne connaissions pratiquement rien des COMIAN. Agnès ADINGRA, la Comian qui nous a servi de fil conducteur était une amie de la famille ADJE, et nous avons appris fortuitement qu’elle avait une école de formation de COMIAN. Découvrir que cette pratique ancestrale continuait, de se perpétuer dans des cadres formels de formation nous a intrigué. Et lorsque nous avons entamé la préparation, nous avons découvert un environnement qui nous a conquis et nous amené à une certaine élévation. Nous y avons découvert le respect et l'humilité, la crainte de Dieu, la division du monde entre le bien et le mal, et surtout la magie du monde des Comian.

Avec Comian La Voie des Génies vous êtes de plain-pied dans la tradition. Pourquoi un tel choix ?

La majorité des pays africains gardent, quelque soit leur niveau de développement, les pieds dans la tradition. Certaines sont néfastes et ne respectent pas les droits fondamentaux de la personne humaine. L'excision par exemple. Beaucoup d'autres représentent une véritable richesse, tant au niveau des enseignements qu'elles véhiculent, qu'au niveau de l'impact sociologique qu'elles ont sur les communautés qui en perpétuent l'existence. Notre rôle en tant que cinéaste est de consigner ce patrimoine culturel et de faire un plaidoyer général sur l'importance de ces pratiques, dans l'affirmation de notre identité africaine.

Avec la mondialisation, pensez vous que la valorisation de nos cultures est d'actualité ?

Les Comian ne sont pas un simple fait culturel. Le Comian se recrute aujourd'hui au niveau des jeunes scolarisés ou déscolarisés. Dans le cadre de mon tournage, j'ai rencontré un jeune apprenti Comian qui avait le niveau du BAC. Il ne regrettait pas du tout le fait que les génies l'aient détourné du cursus qu'il voulait suivre. Pour lui, la Côte d'Ivoire avait déjà atteint un certain niveau de développement, et pourtant il n’y avait pas encore de chômage dans le milieu des Comian. Au-delà de la valorisation de nos cultures, il s'agit pour nous de les connaître et de les respecter en tant que fondement et non comme valeur marchande touristique.

Quel est le message que vous souhaitez faire passer à travers cette réalisation ?

Lever la crainte et la suspicion qu'il y a autour des Comian. Ces pratiques ancestrales n’entrent aucunement en conflit avec les grands courants religieux du 20è siècle. Adingra Agnès appartenait à la chorale de l’église avant d’être possédée par les génies et d’être obligée de danser « l'Awè ». Le prêtre lui a dit « Agnès, suis ton destin, mais n'oublie pas l'Eglise ». Aujourd'hui, Agnès est une Comian confirmée, mais elle se rend à l'Eglise les vendredis saints ou lors des fêtes religieuses chrétiennes. Lors d’une cérémonie, nous avons pu voir des populations du nord, musulmanes, entrer dans le cercle de kaolin pour féliciter les Comian. Cette acceptation de l'autre quelque soit ses croyances et ses pratiques religieuses est une véritable leçon d'humanisme pour nous tous.

Réaliser un tel sujet suppose que vous avez passé un moment d'hibernation avec les acteurs. Comment avez-vous vécu cette période ?

L'hibernation suppose que j'aurais passé un temps relativement long à leurs côtés. Cela aurait été un luxe pour nous Nous avions au niveau de l'équipe de production, les préoccupations récurrentes des cinéastes du sud. Comment concilier la mise en œuvre d'un projet de ce genre avec les soucis de survie au quotidien dans un environnement de plus en plus difficile. Cette immersion était en fait une communication de proximité facilitée aujourd'hui par le téléphone cellulaire. La régularité dans les rapports que nous avions avec les Comian, nous a permis d’être présents pour les cérémonies importantes. Le contact reprenait avec les Comian là où nous l’avions laissé trois ou quatre mois plus tôt. Ensuite la magie opérait et la connexion se faisait entre l’équipe technique et les maîtres de cérémonie.

Avec Comian c'est un hommage que vous rendez à Jean-Marie Adiaffi, ardent défenseur de la tradition Africaine. Avez-vous un lien avec le défunt ?

Adiaffi Jean Marie est une référence dans le milieu de la recherche en Afrique et dans le monde. Son œœuvre est sans exagération, gigantesque. Ce film est un hommage d'un cadet à un aîné, sans qu'il n y ait aucun lien de parenté ou d’amitié. Durant la production du film j'ai rencontré et je suis devenu ami avec Olivier Adiaffi, son fils.

Pensez-vous déjà au sacre avec ce documentaire ?

Restons humble dans une compétition où ce sont les meilleurs du continent qui se rencontrent.
Souvent, j’ai mal au cinéma de mon pays. Il est difficile de faire le Paris Dakar avec une deux chevaux. Rejoindre le camp de base est déjà une victoire. Le cinéma, ce n'est pas que des bonnes idées ou de bons sujets. C'est aussi l'accompagnement avec des moyens qui n'obligent pas le réalisateur à être chauffeur de production, cadreur, photographe et preneur de son. Le cinéma ivoirien arrivera avec confiance et sérénité dans ce genre de rencontres lorsque les autorités auront pris conscience de certaines valeurs qui pour le moment ne sont pas des priorités. A ce moment là, nous ne craignons pas d'être tournés en ridicules pour des problèmes techniques qui ne devraient pas en être, si un minimum de moyens était mis à la disposition effective de la création cinématographique.

Votre mot de fin ?

Cette participation officielle au FESPACO, nous la dédions avant tout à tous les Comian d'ici et d'ailleurs. Ensuite à la Paix. L'ivoirien est fatigué de la guerre et des compromis et compromissions politiques, qui agissent chaque jour, un peu plus sur les indicateurs de santé, d'éducation et de pauvreté. Encouragements à l'équipe du FESPACO.

 

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