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EDITORIAL

La mort du chef, sujet tabou en Afrique
| 13/6/2009


En Afrique, la mort d'un chef, tout comme sa succession, n'a jamais été chose facile à gérer pour son entourage. Omar Bongo Ondimba ne fait pas exception à la règle.

Les cas fourmillent dans l'histoire du continent noir, de chefs d'Etat dont la mort a été entourée de moult mystères, tantôt pour des raisons d'ordre politico-sécuritaire (surpris par la nouvelle, les successeurs potentiels gagnent du temps pour organiser la succession du chef, d'où le blackout total sur les circonstances ou la date de sa mort), tantôt pour des considérations d'ordre mystique.

L'un des cas les plus mémorables est celui de l'ancien président guinéen, Ahmed Sékou Touré, mort le 26 mars 1984 : jusqu'à ce jour, certains Guinéens se demandent si c'est bien son corps qui a été enseveli au mausolée du cimetière de Cameroun, dans l'enceinte de la grande mosquée Fayçal, de Conakry.

La mort, le 22 décembre 2008, de son successeur, n'a pas non plus été un exemple de transparence : Lansana Conté avait été donné pour mort à maintes reprises, avant que la nouvelle ne soit annoncée par le régime, avec les soubresauts que l'on sait.

La disparition du chef de l'Etat ivoirien Félix Houphouët-Boigny, en 1993, a également donné lieu à de nombreuses rumeurs et spéculations, dans un contexte politique aggravé par la guerre de succession entre Alassane Dramane Ouattara et Henri Konan Bédié, alors respectivement Premier ministre et président de l'Assemblée Nationale.

En 1987, après le coup d'état du 15 octobre qui a porté le régime de la Rectification au pouvoir au Burkina Faso, ce n'est que vingt-quatre heures après le putsch que le nouveau pouvoir de Ouagadougou a reconnu l'assassinat de Thomas Sankara : le choc qu'aurait entraîné le meurtre de l'enfant terrible de la Révolution au sein de l'opinion a fait réfléchir les nouveaux maîtres du pays.

La mort, en août 2008, de l'ancien président zambien, Levy Mwanawasa, avait aussi été précédée de nombreuses rumeurs. Un mois plus tôt, informé par ses conseillers, le président sud-africain de l'époque, Thabo Mbeki, en pleine réunion publique, avait cru devoir faire observer une minute de silence en la mémoire de son homologue, tandis que la nouvelle était démentie quelques heures plus tard.

"Rendez-vous dans vingt ans"

Le président camerounais, Paul Biya, l'un des rares miraculés de la série, avait été donné pour mort en juin 2004. La rumeur avait été rendue d'autant plus vraisemblable qu'aucun démenti crédible n'avait été apporté par les responsables camerounais.

Le chef de l'Etat avait alors effectué un retour triomphal à Yaoundé, donnant rendez-vous "dans vingt ans" à ceux qui souhaitaient sa mort.

C'est qu'en Afrique, la mort du chef est un sujet sérieux : dans nombre de civilisations sur le continent, on n'utilise pas les expressions "Untel est mort" ou "le chef est décédé" ; on leur préfère des euphémismes qui, traduits en français, donneraient : "Untel a fait comme ça", "Untel est devenu introuvable"...

Ces coutumes prennent évidemment une dimension particulière, lorsqu'il s'agit du chef de village ou du chef de l'Etat.

Assez curieusement, la plupart des cas cités dans cet article ont ceci de commun que la rumeur a toujours précédé la nouvelle.

Le cas Bongo présente néanmoins un caractère singulier : en l'espace de vingt-quatre-heures, l'information a été annoncée par les médias, puis vite et deux fois ramenée au rang de rumeur, avant d'être officiellement annoncée.

France 2, la deuxième chaîne de télévision française, fait partie des tout premiers à avoir diffusé l'information, lors d'une soirée électorale consacrée aux élections européennes.

Présent sur le plateau, le ministre français de la Défense, Hervé Morin, est invité à confirmer l'information. Il décline, estimant que son portable n'était pas allumé et qu'il ne pouvait se prononcer.

L'Agence France Presse, à la suite du site Internet de l'hebdomadaire Le Point, relaie l'information sur son réseau.

A Libreville, déjà une certaine nervosité est palpable : les Gabonais n'ont pas eu accès à l'Internet toute la journée de dimanche et ils "sentaient" bien que quelque chose n'allait pas, n'hésitant pas à soupçonner les autorités de se livrer à une forme de censure.

Cas singulier

Evidemment, si censure il y a eu, elle ne pouvait s'appliquer aux chaînes de télévision par satellite, dont France 24, qui affiche ostensiblement son bandeau rouge "Urgent", annonçant la mort du président gabonais.

Le chef du gouvernement, Jean Eyeghe Ndong, dément à la télévision nationale, estimant que si le président était décédé, sa famille l'en aurait informé.

Le même Premier ministre enfonce le clou, si l'on ose dire, à Barcelone, déclarant lundi devant les journalistes : "Ce matin, j'ai rendu visite au président de la République. Nous avons tous, du reste, constaté, à cette occasion, que le président de la République gabonaise, Son Excellence El Hadj Omar Bongo Ondimba, est bien en vie".

Quelques heures plus tard, les autorités gabonaises confirment, ou annoncent, c'est selon, la mort du Président.

Evidemment, plusieurs théories circulent pour tenter d'expliquer ces vingt-quatre heures d'incertitude.

D'aucuns n'hésitent pas à avancer que le chef de l'Etat gabonais était déjà décédé, au moment où le Premier ministre le disait bel et bien en vie.

Cette théorie veut que cette petite tricherie avec l'Histoire fût nécessaire, pour des raisons de sécurité : gagner du temps pour éviter une crise de succession, venir à bout des dissensions internes au niveau du régime, afin de prévenir tout dérapage, d'autant que le pays n'a pas l'expérience des transferts de pouvoir présidentiel : il s'agira, dans le cas actuel, du deuxième en 49 ans d'indépendance – lire l'article de Linel Kwatsi.

Mais on peut aussi penser que le chef de l'Etat gabonais est décédé lundi, et non dimanche, comme annoncé par la presse. Après tout, l'annonce dimanche de sa mort n'était peut-être que consécutive à une brusque détérioration de son état de santé.

Quid des Espagnols, qui ont confirmé le démenti du Premier ministre ?

Soit Bongo, à cette heure-là, n'était pas mort, soit les autorités gabonaises avaient de sérieuses raisons d'Etat pour convaincre les Espagnols de couvrir un mensonge.

Toutefois, il convient de faire remarquer que, il y a quelques semaines encore, tandis que le chef de l'Etat gabonais suivait des traitements à Barcelone, comme chacun le sait officiellement aujourd'hui, à Libreville, les responsables du PDG soutenaient qu'il était en vacances et reprendrait du service dès son retour dans la capitale.

En raison de ce manque de transparence, le doute est permis au sujet du démenti de la mort d'Omar Bongo.

Source: BBC Afrique

 

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