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Le guide de la diaspora

Rencontre avec Pierre Didier Tchetche Apea
Interview réalisée par Ida ZIRIGNON  [ 2/7/2007 ]


Pierre Didier Tchetche Apea

Pierre Didier Tchetche Apea est ce qu'on appellerait un ivoirien qui a réussi. La quarantaine tout juste, de brillantes études, cadre dans une administration française et une famille épanouie. Il nous fait partager sa vision de la France et ses attachements divers à son pays d'origine, la Côte d'Ivoire…

Ida ZIRIGNON: Pouvez-vous vous présenter brièvement ?
Pierre Didier Tchetche Apea: Mon nom est Pierre Didier Tchetche Apea. Je suis chargé de mission au Conseil général de l'Isère. Je suis arrivé en France en 1973.

Quels sont vos rapports avec la Côte d'Ivoire, d'abord sur un plan biographique ?
Je suis né à Gagnoa, plus précisément à Kokouézo. J'ai fais l'école primaire à Kpapékou jusqu'à l'âge 6 ans. J'ai ensuite directement atterri à Lyon, en France avec ma mère, ma sœur et mon frère qui à l'époque, avaient 4 ans et 1 an.

Et sur un plan strictement familial, quelle est l'histoire récente de votre famille ?
Je la connais jusqu'à mon arrière grand-père Kpolo, par ma mère et ma tante, qui nous ont toujours raconté l'histoire de l'installation de notre clan à Kokouézo. Je ne parle pas la langue mais grâce à ma mère qui m'a toujours parlé dans notre langue, je comprends quelques mots bété. Je pourrai plus facilement reparler quand je serai immergé dans le milieu.

Est-ce que vous regrettez de ne pas parler votre langue d'origine ?
Non, parce que c'est notre histoire familiale qui veut ça. Ma mère a toujours veillé à ce qu'on n'oublie pas nos origines, par l'histoire et par l'imaginaire. Même si je me considère comme quelqu'un de cosmopolite, je sais d'où je viens. Depuis pas mal de temps, je retourne là-bas. Ce lien avec le pays existe ainsi.

Quelles sont les circonstances qui vous ont fait quitter la Côte d'Ivoire ? Et pourquoi avoir choisi la France ?
Mon père (paix à son âme) était étudiant travailleur (ouvrier) dans le 3ème arrdt de Lyon et il étudiait parallèlement. Il est retourné en 1983 enseigner au pays, trois ans après son doctorat. Ma mère, mes frères et moi sommes restés ici avec le denier de mes frères, né ici en 1975. J'ai suivi toute ma scolarité ici à Jean Vilar, ensuite à Henri Barbusse (Vaulx en Velin). Ensuite, je suis allé à L'internat aux « maristes » dans la région lyonnaise.

Quelle place occupe la Côte d'Ivoire dans votre vie de tous les jours ?
Une place très privilégiée. On la porte en nous. Une culture qu'on essaie de partager avec nos proches. Une partie de nous même est là bas. Nous y avons encore de la famille. Tout ce qui s'y passe nous concerne. C'est une dialectique permanente. De là où nous sommes, on essaie de porter des projets en terme économique, social, culturel.

Qu'est-ce qui motive aujourd'hui votre choix de rester en France ?
Je me sens à la fois français et ivoirien. Je fais partie d'une famille dont la philosophie est de dire que quelque soit l'endroit où on est, notre objectif est de servir le pays d'origine, à notre niveau. C'est aussi une façon d'aider la Côte d'Ivoire. Aider un pays, c'est savoir en parler, même si les actes sont plus importants.

Justement, que répondriez-vous à ceux qui pensent d'un côté et de l'autre que votre force de travail serait plus utile là-bas qu'ici ?
Je n'en doute pas mais je ne crois pas que ce soit la seule façon d'aider le pays, à l'instar d'autres pays qui se sont développés de façon significative avec une diaspora active et impliquée. On peut quelque soit l'endroit où on réside, aider son pays à partir du moment où ça contribue à une justice sociale et que cette aide répond à un besoin. C'est une nécessité pour ceux qui en ont les moyens pour les autres, c'est aussi une nécessité d'aider son pays. Evidemment l'aide est plus efficace quand on est sur place… de l'extérieur comme de l'intérieur les choses doivent converger. Je pense que la présence sur place n'est pas une condition sine qua none, la Côte d'Ivoire est un pays développé, on y est en 6 h de vol. Il faut faire partie du monde, c'est aussi ça la mondialisation. Plus on a de citoyens capables de s'enrichir d'autres cultures pour la redistribuer, mieux ce sera. C'est aussi utile, c'est pour ça que je pense que c'est une question qui n'a pas trop de sens… ce qui fait la force de frappe des pays modernes, c'est leur capacité à être à l'extérieur… à conquérir le monde, à maîtriser le monde, ses enjeux. Contribuer de l'intérieur ou de l'extérieur, ça ne s'oppose pas, ça se complète.

Quel a été votre parcours pour en arriver au poste que vous exercez aujourd'hui ?
Après mon bac B, j'ai fais une formation en sciences politiques à Grenoble qui ensuite m'a amené à un DEA en droits de l'homme.

Justement, vous êtes l'un des rares enfants de la diaspora à occuper un poste important dans une collectivité locale en France, comment avez-vous fait ?
Je ne suis pas sûr d'être l'un des rares. J'en suis arrivé là parce qu'après cette formation, je suis arrivé dans un bureau d'études dans lequel je gérais le portefeuille des relations avec l'Etat et les collectivités locales, j'ai participé à une étude intitulée « diagnostic et préconisation des structures sociales et socio culturelles de la ville de Grenoble ». Ce travail a amené les responsables de la ville de Grenoble à me faire une proposition d'embauche en 1998. J'ai intégré le poste de chef de projet au service développement socio urbain ensuite, le conseil général en 2003, comme chargé de mission pour mettre en place un service politique de la ville et lui donner les moyens de fonctionner.

En dehors de ce travail, vous êtes également militant associatif…
Oui, je suis membre de plusieurs mouvements et réseaux associatifs de lutte contre l'exclusion et toute forme de discrimination dont « DiverCité » et « le MIB ».

Comment est né votre intérêt pour le militantisme ?
Il est né de situation de lutte dans le quartier où j'habitais, de lutte pour la justice, par rapport à nos situations sociales. En 1990, il y a eu des émeutes au Mas du taureau (Banlieue lyonnaise) suite au meurtre d'un enfant du quartier par l'intervention d'un policier, la mort de thomas (c'était son nom) qui faisait suite à d'autres séries de meurtres dans les mêmes circonstances ont fait ressurgir ce douloureux passé et l'impunité des responsables. Ce qui explique l'ampleur des événements qui ont mobilisés du monde et dans cette quête de justice et de progrès sociale est né une association « Agora » en 1990 qui a pris la place du collectif « les amis de Thomas » qui lui avait plus été mis en place pour obtenir une justice pour Thomas et le suivi de cette affaire en justice. Agora avait un but plus large. Nous nous sommes beaucoup engagés et sommes impliqués dans des projets sociaux et urbains, éducatifs qui nous a conscientisés sur le plan politique, ça a matérialisé des idées et des projets nés du contexte dans lequel on était…

Qu'est-ce qui a changé depuis les événements de Vaulx en Velin ?
De l'engagement associatif on va de plus en plus vers un mouvement politique et de façon organisé et coordonné vers un mouvement national. Cette responsabilité associatif a donné lieu à plusieurs interventions au niveau national et international sur la problématique des banlieues, une nomination comme membre national des villes par Jospin à l'époque 1er ministre, ensuite confirmée par monsieur Raffarin. C'est une instance présidée par le 1er ministre qui émet des avis consultatifs sur des politiques urbaines au niveau national… Par ailleurs, les problèmes ont pris plus d'ampleur, tant par la précarité des situations sociales que par la non représentation politique à un niveau décisionnel des problèmes de banlieues. Ce qui a changé aussi, c'est que dans les quartiers populaires, commence à émerger une conscience politique qui est une alternative à la violence. Par contre, le traitement de ces questions par les gouvernements successifs n'est pas à la hauteur des attentes.

On sait les difficultés que rencontrent les jeunes africains pour se faire une place ici…
C'est une réalité indiscutable. L'évolution de ce problème grave est l'affaire de la société française dans son ensemble. Elle est liée à l'héritage socio-politique de la colonisation et à l'incapacité des victimes de ces discriminations à dépasser leur statut de victimes pour aller vers un rapport de force politique. Je ne suis pas pour la balkanisation des luttes, ni pour la communautarisation des problèmes. Je pense que tout citoyen quelque soit son origine doit être respecté en tant que tel.

Vous avez présenté un candidat aux dernières élections législatives…
Depuis 1995, je milite pour que les populations françaises d'origine étrangère participent pleinement à la vie de leur cité. Il ne s'agit pas d'une démarche électoraliste, c'est un moment important pour la vie d'une ville ou d'un pays.

On assiste depuis quelques années à une volonté de certains membres issus de la diaspora de s'organiser, je cite pour exemple le Collectif des ivoiriens de France, Le Conseil des ivoiriens de l'Etranger, le cran, pour ne citer qu'eux, qu'en pensez-vous ?
De mon point de vue, ces associations ne sont pas représentatives des noirs, d'ailleurs, elles ne cherchent pas à l'être ; Ces associations ne sont pas capables de poser des questions qui ne sont pas que des questions identitaires elles sont aussi sociales. Les noirs subissent une double discrimination, en raison de leur origine et de leur statut social. C'est aussi une question culturelle mais elles auront au moins réussi à poser des questions sur la place publique. Pour les faire évoluer, il y a une question alternative sur le plan politique. Je ne veux pas être enfermé dans une communauté par des personnes qui se décrètent représentatives d'une réalité qui n'existe pas. Pour moi il y a une communauté d'expérience qui fait que les gens sont touchés par un même problème et se réunissent pour lutter contre, et parmi ces gens, on trouve aussi des noirs, mais la couleur de la peau n'est pas une porte d'entrée pour poser un problème et pour le résoudre.

Avez-vous des contacts avec les autres ivoiriens ?
Oui, notamment avec des associations ivoiriennes.

On reproche souvent à ceux qui vivent ici de ne pas dire la vérité sur leurs véritables conditions de vie en Europe et d'entretenir en cela l'illusion sur le rêve européen, qu'avez-vous à répondre à cela ? Et que pouvez-vous conseiller à la jeunesse ivoirienne ?
Outre l'incompétence de nos dirigeants et la corruption de nos sociétés, je pense que c'est quelque chose de grave. On sait ce que ça coûte et chacun ici sait que le rêve français n'existe pas. Le passage en France est intéressant quand il y a un avant et un après.

Selon vous, dans quel(s) domaine(s) la diaspora ivoirienne peut-elle contribuer au développement de son pays d'accueil ?
Ils sont nombreux. Le plus important, c'est que les apports soient adaptés aux mentalités et à l'esprit d'initiative des africains.

A votre avis, que doit faire les gouvernements pour faciliter l´intégration de la diaspora dans la production et le développement national ?
Les gouvernements doivent assainir l'économie, mettre en place une politique volontariste et ériger un dispositif sérieux à l'endroit de la diaspora d'Amérique, d'Europe et d'ailleurs pour investir massivement au pays. Cela demande également d'impliquer les populations à l'effort national. Une telle démarche participerait à une espèce de réconciliation qui apaiserait les souffrances de part et d'autres, et rendrait plus cohérent le monde africain.

Que mettriez-vous dans la définition du rêve Africain/Ivoirien s'il en existait un ?
On mesure la santé d'une société par la disparité entre les riches et les pauvres. Or, la plupart des gens n'ont pas accès aux droits les plus fondamentaux. On a cependant rarement vu des chefs d'Etat africain vraiment s'insurger et dénoncer les injustices que vit leur peuple, ce qui n'est pas étonnant étant donné qu'ils y participent eux-mêmes.
Le rêve ivoirien c'est d'exister et d'être reconnu en tant qu'acteur dans la marche du monde au jour d'aujourd'hui, ce n'est pas un rêve, c'est un cauchemar.
Cependant, l'évolution de la situation en Côte d'Ivoire montre que l'espoir est permis. Ce pays est tellement riche qu'il pourrait à lui tout seul incarner le rêve africain.

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