
Le culte du Nyango
Le culte du « Nyango » tient une place de choix dans la religion Ehotilé. Le Nyango est un arbre que l'on plante quand une femme a mis au monde un huitième (Nyamkè), un neuvième (Nyangoran), un dixième enfant (Brou) ou encore des jumeaux (N'dah).
Quand l'année nouvelle arrive (suivant le calendrier traditionnel), les branches sont coupées jusqu'au tronc qui est blanchi de kaolin. La cuvette placée à sa fourche est momentanément déposée sur le sol puis, un mouton est sacrifié en faveur de l'enfant qui, maquillé de kaolin et vêtu de percale, est aussi blanc que son Nyango (Perrot, 1988b).
Trois taxons spécifiques sont utilisés comme Nyango : Baphia nitida Lodd., Jatropha curcas L. etNewbouldia laevis (P.Beauv.) Seem. ex Bureau.Ce sont des plantes peu exigeantes, à la croissance facile et rapide. Ces arbres se rencontrent dans presque toutes les cours.
Selon certains parents, l'espèce a été révélée après consultation d'un Komian. Pour d'autres, par contre, une bouture (parmi les trois espèces) est mise en terre sans consultation préalable. La croissance de l'arbre signifie qu'une alliance est scellée entre le Nyango et l'enfant. Dans le cas contraire, une autre espèce est plantée. Mais, comme le montre la figure 4, Newbouldia laevis est, de loin, l'arbre le plus rencontré.
Les fondements et l'évolution du culte du Nyango : vers la fin d'un culte séculaire ?
Chez les Anyi, le dixième enfant et les jumeaux, à un degré moindre, les huitième et neuvième enfants, sont les témoins de la vitalité de la communauté, de la plénitude de vie obtenue grâce à la bénédiction des ancêtres (Duchesne, 1998 ; Eschlimann, 1971). Donner la vie à dix enfants est le signe d'une grande prospérité ; accueillir des jumeaux correspond à une explosion de vie dans la famille. La meilleure façon de marquer sa reconnaissance aux ancêtres est de les vénérer à travers la célébration de leurs traces dans la communauté. Se dérober à ce devoir compromet la vie de l'enfant qui peut agir sous l'effet des entités oubliées et donc mécontentes de façon irrationnelle ou même mourir. Ainsi, à sa naissance, soit un autel est érigé (Duchesne, 1996), soit un espace dans la chambre est réservé (Eschlimann, 1971) ou encore, comme chez les Ehotilé, un Nyango est planté.
Allou (2006) affirme que le terme Nyango signifie « marque de Dieu ». Selon cet auteur, le huitième et le neuvième enfant dans l'ordre de naissance ainsi que les jumeaux sont appelés Nyango ma, c'est-à-dire, les « enfants qui portent la marque de Dieu ». Ils sont vus comme des enfants ayant une âme pure. Aussi, enfouit-on un peu d'or dans le sol des cours avant d'y planter l'arbre du Nyango (Perrot, 2008)
L'utilisation d'un végétal par les Ehotilé, au lieu d'un autel de pierre ou de terre, n'est pas fortuite. En effet, chez les peuples africains, toutes les composantes de la nature possèdent un certain degré de force de vie. Les plantes en auraient plus que les roches (Roussel, 1994) et sont, par conséquent, les marqueurs privilégiés du lieu de communication avec les entités vénérées.
Ainsi, existe-t-il dans la flore forestière quelques arbres possédant une « force » intrinsèque que seuls des initiés peuvent utiliser à des fins souvent maléfiques. Tel est le cas de l'Iroko (Milicia spp.), de l'Okoubaka (Okoubaka aubrevillei Pellegr. et Normand) - que l'on ne montre jamais du doigt !- ou encore du Ku-tanhan-tu (Trichilia tessmannii Harms), l'arbre des « esprits » des Oubi, peuple riverain du Parc National de Taï (Malan, 2002). Ces arbres, quelque soit l'endroit où ils se trouvent (spontanés ou introduits), sont craints, voire évités.
Newbouldia laevis, Jatropha curcas ou Baphia nitida ne sont pas considérés par les Ehotilé comme étant des arbres « forts » même si quelques faits montrent qu'ils ne figurent pas inutilement dans le culte. Par ailleurs, Juhé-Beaulaton et Roussel (2002) ont également remarqué la prépondérance de Newbouldia laevis parmi les plantes liturgiques du culte vodoudans l'aire culturelle Aja-Tado (Sud du Bénin et du Togo). Chez les Ehotilé, quelques Nyango dont les propriétaires ne reviennent plus au village depuis de longues années ne sont plus adorés et sont donc sans entretien. Pourtant, personne (chrétien ou non) n'ose toucher aux branches envahissantes de ces Nyango qui créent des « micro-forêts » dans les cours.
Comme le relève Hallé (1996), les arbres issus de ces plantations involontaires peuvent constituer une grande partie de la végétation des villages ou sites d'activités anciens. Ainsi, au cœur de la forêt de l'île Nyamouan, il existe un îlot monophytique de Dracaena fragrans7, espèce que nous avons rencontrée uniquement sur cette île. Cet îlot s'est développé à partir d'une ancienne pratique culturelle des Ehotilé qui consiste à planter à chaque extrémité de l'axe de la tombe, une bouture de Dracaena fragrans (Polet, 1983).
La présence de cet îlot monophytique prouve que planter du Dracaena a été une pratique systématique pendant toute la durée de l'utilisation de cette nécropole (Polet, 1988). Aujourd'hui, à l'exception du cimetière des patriarches du lignage des Boïné, à proximité d'Eplemlan où réside le Chef Suprême actuel des Ehotilé, cette pratique a disparu chez les Ehotilé. Toute production culturelle, comme le relève DUCHESNE (1996), pour les Anyi, s'inscrit dans le temps et évolue.
L'existence d'un autre type de Nyango montre, d'ailleurs, que la plante n'est pas un élément inamovible, dans le culte du Nyango, contrairement à la petite cuvette. En effet, en lieu et place d'une espèce végétale, il est érigé une simple tige en béton sur laquelle est posée la cuvette. Chez d'autres groupes de l'aire linguistique Anyi (Anyi-Bona, Anyi-Morofoué) qui rendent un culte au dixième enfant et aux jumeaux, le végétal n'est pas un élément fondamental contrairement au vase en terre cuite ou à la petite cuvette qui constituent l'autel du culte (Duchesne, 1998 ; Eschlimann, 1971).
En outre, les difficultés économiques aidant, la jeune génération accorde moins d'importance à ce culte. La tendance actuelle des jeunes ménages étant à l'espacement des naissances, peu d'enfants, à l'exception des jumeaux, sont éligibles au Nyango. Ce culte se restreint de plus en plus aux principaux acteurs (Komian et collaborateurs proches, sacrificateurs, etc.) de la religion traditionnelle.
Toutefois, le culte du Nyango à notre avis, ne saurait être occulté dans une politique de gestion durable des ressources naturelles. En effet, il est admis, aujourd'hui, qu'une gestion durable de ces ressources repose sur une approche écosystémique, c'est-à-dire, intégrant nécessairement les contextes économique, social et surtout, culturel des populations locales (Unesco, 2000). Le culte du Nyango témoigne de la conception Ehotilé de l'arbre qui, outre ses services courants (nourriture, bois de chauffe, médicament, etc.) est utilisé comme marqueur et signe de présence d'entités (ancêtres, Boson) vénérées, garantes du bien-être individuel et communautaire.
Par ailleurs, les arbres utilisés dans le culte du Nyango, au-delà de toute considération religieuse, remplissent une fonction ornementale, donnant ainsi un aspect original aux villages Ehotilé (figure 5). L'univers des plantes d'ornement, en Côte d'Ivoire, étant à 77% dominé par des taxons allogènes (Aké-Assi et al., 2007), l'originalité des villages Ehotilé est conférée par la présence remarquable - du fait du culte du Nyango - des taxons autochtones.
Auteur: François Malan Djah (Religion traditionnelle et gestion durable des ressources floristiques en Côte d'Ivoire : Le cas des Ehotilé, riverains du Parc National des îles Ehotilé)