
William Wade Harris et le Harrisme
L'Africaniste et historien catholique Adrian HASTINGS a appelé HARRIS, « le premier des prophètes chrétiens éminents de l'Afrique. Personne d'autre n'a jamais eu un si grand impact en un temps si court... Il a effectué ce qui fut probablement la plus remarquable campagne d'évangélisation que l'Afrique ait jamais connue ».
Côte d'Ivoire, 1900 - 1971)
L'émergence d'un prophète et le succès de sa parole supposent une conjoncture historique favorable et un contexte culturel adapté. Harris a représenté de son vivant et continue de représenter la volonté africaine d'originalité culturelle, religieuse et par le fait même politique. Il importe donc de situer ce phénomène d'un prophétisme réussi », sans doute unique dans les annales de l'histoire africaine par son ampleur et sa persistance.
En l'espace de dix-huit mois, William Wade Harris a baptisé entre 100 et 200000 personnes sur le littoral de la Côte d'Ivoire et du Ghana. A l'heure actuelle, un nombre certainement supérieur de fidèles adhérents à des Eglises rattachées directement ou indirectement à lui.
HARRIS. Le Temps de la révélation prophétique
Il n'est pas indifférent de souligner que Harris appartenait à une nation indépendante depuis 1847 : le Liberia, à une ethnie particulièrement remuante et indocile : les Grebo, à une confession religieuse particulièrement ouverte aux Noirs : l'épiscopalisme américain.
Le contexte libérien
L' « American Colonisation Society » est fondée en 1816 en Virginie dans le but de déclencher un mouvement d'immigration en Afrique de la population de couleur et de freiner par le fait l'accroissement des citoyens noirs libres dans le sud-est des états-Unis. L'état de Maryland suit bientôt le mouvement et lève une taxe spéciale pour la réalisation du projet d'immigration. La région du Libéria qui nous intéresse est la partie Est du littoral habitée par les Krou. A l'extrémité de cette région, près de la frontière de la Côte-d'Ivoire, habitent les Grébo, avec les gros villages côtiers de Cape Palmas et de Garraway et le port Harpe. C'est à Garraway que les immigrants du Maryland débarquèrent le 10 février 1834, quelques années après la fondation du Libéria et sa capitale, Monrovia.
Les Colons s'étaient donné une constitution qui stipulait entre autre qu'il n'y aurait pas de trafic d'alcool et que la foi chrétienne serait établie parmi les indigènes. Leur devise était une citation de la Bible : « L'éthiopie tendra bientôt les mains vers Dieu ». Il s'agissait de fonder un nouveau Maryland et c'est le nom que prit le district par la suite. Le docteur Hall vient parlementer avec les chefs Grébo à Cape Palmas. Un accord fut signé après de longues discussions. Quatre cents miles carrés furent concédés à la colonie ; une défense commune fut établie ; trois écoles furent promises ; un fils de chaque grand chef serait envoyé aux U.S.A. Le Memorial of Grébo chiefs1 de février 1910 note à ce propos: Nos pères eurent pitié de ces colons tout juste sortis de l'esclavage. Ils escomptèrent le bénéfice de la lumière chrétienne et de la civilisation pour la jeunesse du pays et ils les reçurent cordialement… Nos pères, dans le traité, se réservèrent, ainsi qu'à leur postérité, l'usage de leurs villes, villages et terrains. »
Dès le début , il fallut établir un code pénal commun ; les incidents étaient nombreux, notamment à propos de l'alcool que les colons ne voulaient pas vendre. Puis, une suite de petites guerres émailla les rapports des Grébo avec les Américano-Libériens. En 1854, les colons durent attaquer Garraway à coups de fusils et de canons. Trente-six hommes furent tués parmi les Grébo. Les indigènes se plaignaient d'être traités en esclaves et d'être spoliés dans les marchés. Un traité rétablit quelque peu l'égalité. Une autre tension eu lieu vers 1875 : le « Grébo Reunited Kingdom », rassemblant les tribus côtières, attaqua les Américano-Libériens.
Par la suite, la France réclama une portion du territoire Krou et une nouvelle frontière fut fixée à la cavalla River en 1892. Les Grébo profitèrent du gain français pour fomenter une nouvelle révolte. Le groupe ethnique des Krou, et parmi eux les Grébo, prirent l'habitude de s'employer dans les équipages des navires, et particulièrement des navires anglais. Cette tradition les fait appeler les « crewmen », bien connu parmi les marins. Ce trait important pour notre propos, car les relations familières ainsi entretenues avec les Britanniques déterminèrent chez les Grébo une anglophilie que nous retrouverons chez Harris. Les marins et dockers krou donnaient leurs salaires aux responsables des deux classes d'âges supérieures de leur société. Lorsque vers 1862, les Libériens prétendirent limiter le nombre de ports ouverts sur la côte Est, les Krou protestèrent et affirmèrent leur indépendance vis-à-vis de la république libérienne ; ils refusèrent à l'occasion de payer l'impôt. Cette attitude traditionnellement antigouvernementale fut renforcée au début du XIXe siècle lorsque les Anglais exprimèrent leurs visées protectionnistes sur le Libéria.
Lorsque les tensions se firent jour entre Libérien et Anglais sur les questions douanières et sur le problème des ports d'entrée, les Anglais apparurent comme défenseurs des Krou dans la défense du traffic et la résitance aux prétentions françaises et allemandes sur leur territoire. Les Krou espérèrent un moment devenir sujets anglais. Le gouvernement libérien entre en lutte contre eux et ce fut, en 1909, la quatrième guerre Grébo. Un chef fut arrêté. Des soldats gouvernementaux furent accusés de viols. Un prêtre épiscopalien grébo fut tué. Les Grébo demandèrent la tutelle anglaise contre le Libéria. Le bateau Lark bombarde alors Garraway. Américains et allemands fournissent des munitions et de l'aide. la plupart des chefs grébo sont faits prisonniers. La répression est sévère. Un observateur écrit à l'époque2: « Les Grébo sont contre les Libériens, l'insolence des fonctionnaires, le comportement des troupes vis-à-vis des femmes, leur attitude dominatrice, leurs interventions dans les méthodes locales de gouvernement et les traditions tribales. »
En 1910, l'un des nationalistes grébo les plus ardents étaient William Wade Harris, nourri d'anglophilie, de résistance culturelle et politique, passionné d'indépendance. Harris appartenait alors à la Protestant Episcopal Church. Il nous faut dire quelques mots de l'histoire de l'évangélisation du Libéria jusqu'à cette époque.
Le christianisme au Libéria
Le premier missionnaire méthodiste, J. Hersley, avait débarqué au Libéria à peu près en même temps que le premier épiscopalien , J. Thomson. En 1837, le pays est officiellement méthodiste épiscopalien et protestant épiscopalien 3. Il y a quelques baptistes, et en décembre 1841 débarquent deux prêtres catholiques. Les missions chrétiennes font porter leur action dans le domaine des écoles réservées aux indigènes; l'opposition entre les colons américano-libériens et les Grébo en particulier met rapidement les missionnaires dans des situations difficiles.
L'effort porte également sur l'étude de la langue, en vue de présenter des traductions de la Bible. Les épiscopaliens commencent par établir un dictionnaire Grébo en 1839. Puis les évangiles de Marc et de Matthieu sont traduits. En 1842 les Grébo disposent d'un livre de prières, d'hymnes, de litanies et de psaumes. Le missionnaire le plus actif dans ce domaine fut le Bishop Gottleib Auer : à partir de 1871, pendant douze ans, au prix d'un grand travail, il édita en grébo des portions de la Bible, une histoire biblique, quatre cents hymnes, sans compter divers livres d'école4.
Ce point de la traduction de la Bible en langue vernaculaire est particulièrement important pour notre propos : on a remarqué en effet que des critères les plus pertinents pour l'émergence d'un mouvement prophétique réside dans l'existance d'une traduction de tout ou partie de la Sainte écriture, et plus particulièrement de l'ancien Testament.
Grâce aux écoles et à ces ouvrages, les Grébo furent rapidement parmi les plus avertis au sein du groupe Krou. le gouvernement libérien en prit ombrage : les livres de Auer furent brûlés et jetés à la mer. Au Bishop Auer succéda le Bishop Ferguson dont les rapports annuels nous fournissent des témoignages sur William Wade Harris lui-même.
La mission de Harris
En janvier 1974, le P. Joseph Hartz, supérieur de la Mission Africaine de Lyon en Côte-d'Ivoire, note dans son Journal un récit que lui fait de vive voix Harris, à la station de Grand-Bassam5. Selon le P. Hartz, Harris s'exprime « en cet anglais pur et correct dont la Grande-Bretagne s'honore ». Voici le début de l'entretien:
"Je suis prophète; au dessus toute religion et affranchi du contrôle des hommes, je ne relève que de Dieu par l'intermédiaire de l'ange Gabriel. Il y a quatre ans, je fus éveillé brusquement durant la nuit. Je vis l'ange protecteur sous une forme sensible au-dessus de mon lit6. Par trois fois il me frappa le sommet de la tête et me dit : Je te demande le sacrifice de ta femme. Elle mourra, mais je t'en donnerai d'autres qui t'aideront dans l'oeuvre que tu dois fonder. Ta femme te remettra avant sa mort six shillings; ce sera ta fortune; tu n'auras jamais besoin d'autre chose. Avec ses six shillings tu passeras partout. Ils ne te manqueront jamais. Je t'accompagnerai partout et te révélerai la mission à laquelle te destine Dieu, le maître de l'univers, que les hommes ne respectent plus. "
Source: egliseharriste.com