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Le «couper-décaler»: phénomène musical ou danse d'escrocs?
Un phénomène né à Paris
Apparu durant les vacances scolaires 2002, le Couper-décaller a véritablement explosé à partir du mois de décembre de
la même année. Contrairement aux autres tendances musicales et rythmes comme le zouglou, le zoblazo, le mapouka, le
polihet, ... qui sont partis du pays pour faire danser les ivoiriens d'Europe et d'ailleurs, le Couper-décaller encore
appelé Sagacité a fait le chemin inverse. Tout est en effet parti des ressortissants de la Côte d'Ivoire vivant dans
la capitale française.
Le succès ayant plusieurs géniteurs a-t-on coutume de dire, la paternité de la Sagacité n'a pas échappé à cette règle.
Ainsi, nombreux sont les princes ivoiriens des nuits chaudes parisiennes qui ont crié à l'imposture après que l'un des
leurs, Stéphane Doukouré de Hamidou alias Douk Saga, ait commencé à s'afficher comme Créateur de la Sagacité.
Des "noctambules aguerris" de la capitale française révèlent eux que le Couper-décaller en tant que danse a pour
véritable père l'ivoirien Joe Pappi, une autre célébrité de la nuit. Douk Saga serait avec ses amis à l'origine de
son nom et du "concept" l'entourant.
La danse serait la mimique de pratiques pas catholiques de certains de ces flambeurs ivoiriens.
Les Robins des bois des temps modernes
Ces jeunes seraient des professionnels en arnaque de toutes sortes : trafic et vol de cartes de crédits, escroqueries
sur Internet, piraterie de comptes en banque, ... De cette réalité viendrait "couper" qui, en argot ivoirien signifie
tromper, berner. Après avoir "coupé" donc, leurs victimes en majorité les blancs, nos escrocs disparaissent sans
laisser de trace. S'enfuir de cette façon se traduit par "décaller" dans le langage de la rue en Côte d'Ivoire. Comme
pour bien porter leur surnom de "Robins des bois des temps modernes", ces "coupeurs-décalleurs" passionnés de luxe
(vêtements, grosses cylindrées, bijoux, ...) partagent leur butin avec les personnes qu'ils rencontrent lors de leurs
virées. Distributions de billets de banques et de boissons, ce sont des milliers d'euros ou de francs cfa qui sont
dépensés dans les boîtes de nuit. Cette générosité qui consiste à encenser les chanteurs, disc jokeys ou des inconnus
d'argent ou encore à payer à boire à des centaines de personnes s'appelle "travailler".
La boucle est ainsi bouclée "couper-décaller-travailler", le tout se faisant avec subtilité pour ne pas être pris, les
initiés diront que ça se fait avec "sagacité", d'où l'autre nom de cette danse.
Les bruits concernant l'appartenance des membres de la Jet 7 (nom que s'est donné la bande joyeuse de Douk Saga) au
cercle des "escrocs-flambeurs", relayés par des journaux ; ces derniers montent au créneau pour justifier l'origine
de leur pactole.
"Je suis dans le domaine du négoce européen et cela, depuis trois ans", indique Douk Saga appelé le Président de la
Jet 7. L'un de ses lieutenants, Le Mollar ou Mollaré, quant à lui répond ceci à ses détracteurs "je suis dans
l'immobilier. Je fais de l'élevage et je suis producteur d'artistes". Ces révélations sont faites dans la parution
numéro 021 de l'hebdomadaire Planète Biz. Cette incursion dans l'univers de la Jet 7 présente également d'autres
membres de ce groupe de bons vivants comme Kuyo Junior le distributeur automatique de billets de banques, qui soutient
être le fils d'un multimilliardaire "immensément riche"; Jean Jacques Kouamé armurier comme son "bourgeois" de
père.
Des arguments qui confortent dans leur conviction des mélomanes et hommes du showbiz soutenant qu'aucune preuve des
accusations sur les pratiques douteuses des Jetseteurs n'a jusque-là été fournie. Mieux, ils font d'incessants
allers-retours entre l'Afrique et l'Europe. "Les autorités policières au fait de ces rumeurs et de leurs dépenses
faramineuses dans les night-clubs les auraient arrêtés si ils étaient vraiment coupables", lance un membre du Fan
Club Douk Saga.
Les Djs à la base du succès du Couper-décaller
Parlant de l'aspect "musical" du Couper-décaller, son histoire est intimement liée à l'apparition des "disc jokeys
chanteurs". La preuve, le tout premier album portant la griffe Couper-décaller est "Carton Rouge" de Dj Jacob. Juste
avant, le groupe Fabéti dans son tube Petit cellulaire a fait appel à un Dj, TV5 pour assurer l'ambiance
Couper-décaller. Première production discographique locale faisant la promotion de cette mouvance, "Les héritiers du
peuple" de Fabéti a permis au public ivoirien de découvrir ce jeune groupe. "Carton Rouge" de la personnalité du hip
hop devenu chanteur de Sagacité, Dj Jacob va elle, être le véritable déclic qui va voir déferler les albums
Couper-décaller et faire de ce phénomène un genre musical à part entière.
Débarquant à une période où la Côte d'Ivoire vit la crise la plus grave de son histoire (coup d'état manqué du 19
Septembre 2002, divisant le pays en une partie occupée par le gouvernement légal et l'autre par une rébellion armée),
le contexte sociopolitique favorise son implantation.
Les ivoiriens en effet, convaincus d'être agressés par des rebelles soutenus par les pays voisins et abandonnés de
tous, même des pays africains, se développent un puissant élan de patriotisme qui s'étend jusqu'à la "consommation
musicale". Dans les maquis (sorte de bars), boîtes de nuits, sur les radios, à la télé, on diffuse et réclame de
moins en moins la musique étrangère. Très attachés à la musique congolaise, le Couper-décaller tombe à pic pour la
remplacer dans le coeur des ivoiriens. C'est ainsi que, s'inspirant de l'opus de Dj Jacob, où sont mixées des
chansons congolaises, les arrangeurs ivoiriens vont plus loin en fabricant "leur propre musique congolaise". Les
chanteurs eux, s'exercent depuis la fin des années 90 dans leurs cabines de disc jokeys. Cette nouvelle race de Dj,
pour mettre l'ambiance ou inciter les clients de leurs espaces à "travailler", font des atalakous. Faire des atalakous
(animation en lingala) est tout un "art" qui exige à l'artiste de chanter en lingala (même si il doit inventer des
mots lingala ou dire des phrases sans sens) ou d'emprunter l'accent congolais.
C'est donc cette nouvelle génération de maîtres des shows qui prend le contrôle du Couper-décaller et par ce fait de
la musique ivoirienne. A ces derniers, les professionnels reprochent d'être de mauvais chanteurs, de singer les
congolais, de faire reculer la musique ivoirienne, de ne pas être des chanteurs, ... Ces "connaisseurs" prédisent
également une disparition très rapide du Couper-décaller. Malheureusement pour eux, la Sagacité, un peu plus de 2
ans après, tient bon et pire, règne encore en maître absolu en Côte d'Ivoire et étend son empire un peu partout en
Afrique et même en Europe. En France par exemple, la version Couper-décaller du standard "Amio" signé Denise et
Bloco est l'un des hits de l'été 2004, diffusé en boucle, même par des radios difficilement "perméables" aux musiques
africaines. Rivalisant de créativité, les faiseurs de Couper-décaller apportent au fil du temps un souffle nouveau à
leur mouvement. on assiste donc à la naissance de danses comme la Prudencia, le Farot-Farot, le Saute-Mouton, le
Sentiement Moko, le Konami, le Fouka Fouka, la Festiboulance, ... Avec des heures de gloire à durée plus ou moins
longues, elles se relaient sans laisser un instant de répit à leurs concurrents. Reléguant même au second plan, le
zouglou, rythme roi en Côte d'Ivoire pendant un peu plus de 10 ans.
Malgré tout ce qui peut être reproché à ses promoteurs, le Couper-décaller s'est imposé à l'intérieur comme à
l'extérieur de la Côte d'Ivoire ; il faut donc faire avec cette réalité. Les professionnels de la musique, très
alertes en reproches, ont le devoir de quitter leurs salons feutrés pour guider ces jeunes qui ont besoin de conseils.
Ceux-ci qui, doivent apprendre à chanter juste (pour certains), améliorer le contenu de leurs textes en évitant les
obscénités et les phrases sans sens, car on peut bien faire de l'ambiance en transmettant des messages conscients.
Des efforts que tous doivent faire pour le bonheur de la musique ivoirienne et africaine.
Honoré ESSOH
Abidjan, de notre correspondant culturel
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